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 Chapitre IV

Culte positif (suite)

III.  Les rites représentatifs ou commémoratifs / mimétiques

L'explication que nous avons donnée des rites positifs dont il vient d'être question dans les deux chapitres précédents leur attribue une signification, avant tout, morale et sociale. L'efficacité physique que leur prête le fidèle serait le produit d'une interprétation qui dissimulerait leur raison d'être essentielle : c'est parce qu'ils servent à refaire moralement les individus et les groupes qu'ils passent pour avoir une action sur les choses. Mais si cette hypothèse nous a permis de rendre compte des faits, on ne peut dire qu'elle ait été directement démontrée ; elle semble même, au premier abord, se concilier assez mal avec la nature des mécanismes rituels que nous avons analysés. Qu'ils consistent en oblations (offrandes)  ou en pratiques imitatives, les gestes dont ils sont faits visent des fins purement matérielles ; ils ont ou semblent avoir uniquement pour objet de provoquer l'espèce totémique à renaître. ...

Durkheim démonte ensuite l'idée de la réelle efficacité, compris métaphorique, des rituels de régénérations des espèces totémiques à des fins alimentaires et consumméristes : Certains totems n'étant tout simplement pas commestibles et étant sans utilité, voir toxiques pour la communauté carrément. Il s'attache dans ces paragraphes et suivants à redémontrer que le but essentiel des rites ne tient pas tant dans ses prétextes rationalels que dans leur fonction centrale (renouveler la cohésion sociale par une revification de son attachement).

«Quand, conclut notre auteur, on demande aux indigènes quelle est la raison déterminante de ces cérémonies, ils sont unanimes pour répondre : C'est que les ancêtres ont institué les choses ainsi. Voilà pourquoi nous agissons de cette manière, et non pas autrement. » Mais dire que le rite est observé parce qu'il vient des ancêtres, c'est reconnaître que son autorité se confond avec l'autorité de la tradition, chose sociale au premier chef. On le célèbre pour rester fidèle au passé, pour garder à la collectivité sa physionomie morale, et non à cause des effets physiques qu'il peut produire. Ainsi, la manière même dont les fidèles l'expliquent laisse déjà transpirer les raisons profondes dont il procède.

Mais il y a des cas où cet aspect de cérémonies est immédiatement apparent.

I

C'est chez les Warramunga qu'on peut le mieux l'observer.

Chez ce peuple, chaque clan est censé descendre d'un seul et unique ancêtre qui, né en un endroit déterminé, aurait passé son existence terrestre à parcourir la contrée dans tous les sens. C'est lui qui, au cours de ses voyages, aurait donné au pays la forme qu'il présente actuellement; c'est lui qui aurait fait les montagnes et les plaines, les trous d'eau et les ruisseaux, etc. En même temps, il semait sur sa route des germes vivants qui se dégageaient de son corps et qui sont devenus, par suite de réincarnations successives, les membres actuels du clan. Or, la cérémonie qui, chez les Warramunga, correspond exactement à l'Intichiuma des Arunta, a pour objet de commémorer et de représenter l'histoire mythique de l'ancêtre. Il n'est question ni d'oblation, ni, sauf dans un cas unique, de pratiques mimétiques. Le rite consiste uniquement à rappeler le passé et à le rendre, en quelque sorte, présent au moyen d'une véritable représentation dramatique. Le mot est d'autant plus de circonstance que l'officiant, en ce cas, n'est aucunement considéré comme une incarnation de l'ancêtre qu'il représente ; c'est un acteur qui joue un rôle.

Voici, à titre d'exemple, en quoi consiste l'Intichiuma du Serpent noir...

Une première cérémonie ne semble pas se référer au passé ; du moins, la description qu'on nous en donne n'autorise pas à l'interpréter dans ce sens. Elle consiste en courses et en sauts qu'exécutent deux officiants, décorés de dessins qui représentent le serpent noir. Quand, enfin, ils tombent épuisés sur le sol, les assistants passent doucement la main sur les dessins emblématiques dont le dos des deux acteurs est recouvert. On dit que ce geste plaît au serpent noir. - C'est seulement ensuite que commence la série des cérémonies commémoratives.

Elles mettent en action l'histoire mythique de l'ancêtre Thalaualla, depuis qu'il est sorti du sol jusqu'au moment où il y est définitivement rentré. Elles le suivent à travers tous ses voyages. Dans chacune des localités où il a séjourné, il a, d'après le mythe, célébré des cérémonies totémiques; on les répète dans l'ordre même où elles passent pour s'être succédé à l'origine. Le mouvement qui revient le plus fréquemment consiste en une sorte de trémoussement rythmé et violent du corps tout entier ; c'est que l'ancêtre s'agitait ainsi aux temps mythiques pour faire sortit de lui les germes de vie qui y étaient inclus. Les acteurs ont la peau couverte d'un duvet qui, par suite de ces secousses, se détache et s'envole; c'est une manière de figurer l'envolée de ces germes mystiques et leur dispersion dans l'espace.

On se rappelle que, chez les Arunta, la place où se déroule la cérémonie est rituellement déterminée : c'est l'endroit où se trouvent les rochers les arbres, les trous d'eau sacrés, et il faut que les fidèles s'y transportent pour célébrer le culte. Chez les Warramunga, au contraire, le terrain cérémoniel est choisi arbitrairement pour des raisons d'opportunité. C'est une scène conventionnelle. Seulement, le lieu où se sont passés les événements dont la reproduction constitue le thème du rite est lui-même représenté au moyen de dessins. Parfois, ces dessins sont exécutés sur le corps même des acteurs. Par exemple, un petit cercle coloré en rouge, peint sur le dos et sur l'estomac, représente un trou d'eau. Dans d'autres cas, c'est sur le sol que l'image est tracée. Sur la terre, préalablement détrempée et recouverte d'ocre rouge, on dessine des lignes courbes, formées par des séries de points blancs, qui symbolisent un ruisseau ou une montagne. C'est un commencement de décor.

Outre les cérémonies proprement religieuses que l'ancêtre passe pour avoir célébrées autrefois, on représente de simples épisodes, ou épiques ou comiques, de sa carrière terrestre. Ainsi, à un moment donné, tandis que trois acteurs sont en scène, occupés à un rite important, un autre se dissimule derrière un bouquet d'arbres, situé à quelque distance. Autour de son cou est attaché un paquet de duvet qui figure un wallaby. Dès que la cérémonie principale a pris fin, un vieillard trace sur le sol une ligne qui se dirige vers l'endroit où se cache le quatrième acteur. Les autres marchent derrière, les yeux baissés et fixés sur cette ligne, comme s'ils suivaient une piste. En découvrant l'homme, ils prennent un air stupéfait et l'un d'eux le frappe d'un bâton. Toute cette mimique représente un incident de la vie du grand serpent noir. Un jour, son fils s'en alla seul à la chasse, prit un wallaby et le mangea sans en rien donner à son père. Ce dernier suivit ses traces, le surprit et lui fit rendre gorge de force ; c'est à quoi fait allusion la bastonnade qui termine la représentation.

Nous ne dirons pas ici tous les événements mythiques qui sont successivement représentés. Les exemples qui précèdent suffisent à montrer quel est le caractère de ces cérémonies : ce sont des drames, niais d'un genre tout particulier : ils agissent, ou, du moins, on croit qu'ils agissent sur le cours de la nature. Quand la commémoration du Thalaualla est terminée, les Warramunga sont convaincus que les serpents noirs ne peuvent manquer de croître et de se multiplier. Ces drames sont donc des rites, et même des rites comparables de tout point, par la nature de leur efficacité, à ceux qui constituent l'Intichiuma des Arunta.

Aussi les uns et les autres sont-ils de nature à s'éclairer mutuellement. Il est même d'autant plus légitime de les rapprocher qu'il n'y a pas entre eux de solution de continuité. Non seulement le but poursuivi est le même dans les deux cas, mais ce qu'a de plus caractéristique le rituel warramunga se trouve déjà dans l'autre à l'état de germe. L'Intichiuma, tel que le pratiquent généralement les Arunta, contient, en effet, en soi une sorte de commémoration implicite. Les lieux où il est célébré sont, obligatoirement, ceux qu'ont illustrés les ancêtres. Les chemins par lesquels passent les fidèles au cours de leurs pieux pèlerinages sont ceux qu'ont parcourus les héros de l'Alcheringa ; les endroits où l'on s'arrête pour procéder aux rites sont ceux où les aïeux eux-mêmes ont séjourné, où ils se sont évanouis dans le sol, etc. Tout rappelle donc leur souvenir à l'esprit des assistants. D'ailleurs, aux rites manuels s'ajoutent très souvent des chants qui racontent les exploits ancestraux, que ces récits, au lieu d'être dits, soient mimés, que, sous cette forme nouvelle, ils se développent de manière à devenir la partie essentielle de la cérémonie, et l'on aura la cérémonie des Warramunga. Il y a plus ...

De ce que ces deux sortes de cérémonies, malgré les différences qui les séparent, ont ainsi comme un air de parenté, il ne suit pas qu'il y ait entre elles un rapport défini de succession, que l'une soit une transformation de l'autre. Il peut très bien se faire que les ressemblances signalées viennent de ce qu'elles sont toutes deux issues d'une même souche, c'est-à-dire d'une même cérémonie originelle dont elles seraient des modalités divergentes : nous verrons même que cette hypothèse est la plus vraisemblable. Mais, sans qu'il soit nécessaire de prendre un parti sur cette question, ce qui précède suffit à établir que ce sont des rites de même nature. Nous sommes donc fondés à les comparer et à nous servir de l'un pour nous aider à mieux comprendre l'autre.

Or, ce qu'ont de particulier les cérémonies Warramunga dont nous venons de parler, c'est qu'il n'y est pas fait un geste dont l'objet soit d'aider ou de provoquer directement l'espèce totémique à renaître. Si l'on analyse les mouvements effectués comme les paroles prononcées, on n'y trouve généralement rien qui décèle aucune intention de ce genre. Tout se passe en représentations qui ne peuvent être destinées qu'à rendre présent aux esprits le passé mythique du clan. Mais la mythologie d'un groupe, c'est l'ensemble des croyances communes à ce groupe. Ce qu'expriment les traditions dont elle perpétue le souvenir, c'est la manière dont la société se représente l'homme et le monde ; c'est une morale et une cosmologie en même temps qu'une histoire. Le rite ne sert donc et ne peut servir qu'à entretenir la vitalité de ces croyances, à empêcher qu'elles ne s'effacent des mémoires, c'est-à-dire, en somme, à revivifier les éléments les plus essentiels de la conscience collective. Par lui, le groupe ranime périodiquement le sentiment qu'il a de lui-même et de son unité ; en même temps, les individus sont réaffermis dans leur nature d'êtres sociaux. Les glorieux souvenirs qu'on fait revivre sous leurs yeux et dont ils se sentent solidaires leur donnent une impression de force et de confiance : on est plus assuré dans sa foi quand on voit à quel passé lointain elle remonte et les grandes choses qu'elle a inspirées. C'est ce caractère de la cérémonie qui la rend instructive. Elle tend tout entière à agir sur les consciences et sur elles seules. Si donc on croit cependant qu'elle agit sur les choses, qu'elle assure la prospérité de l'espèce, ce ne peut être que par un contrecoup de l'action morale qu'elle exerce et qui, de toute évidence, est la seule qui soit réelle. Ainsi, l'hypothèse que nous avons proposée se trouve vérifiée par une expérience significative, et la vérification est d'autant plus probante que, comme nous venons de l'établir, entre le système rituel des Warramunga et celui des Arunta il n'y a pas de différence de nature. L'un ne fait que mettre plus clairement en évidence ce que nous avions déjà conjecturé de l'autre.

II

 Et Durkheim d'enfoncer le clou en citant d'autres rites commémoratifs sans aucun lien avec la reproduction de l'espèce représentée par le totem.

 Mais il existe des cérémonies où ce caractère représentatif et idéaliste est encore plus accentué ... : Notamment les cérémonies entourant le totem Wollunqua qui rassemble des tribus de serpents, Le Wollunqua est un^serpent mythique, ancêtre mytique de toutes les espèces de serpents, dont la tête se perd dans les nuages. Les cérémonies ne saurait donc reproduire une espèce terrestre représentant sur terre un totem, puisque carrément totalement mythique.

Or le Wollunqua est l'objet de cérémonies qui ne diffèrent pas en nature de celles que nous avons précédemment étudiées : ce sont des représentations où sont figurés les principaux événements de sa vie fabuleuse. On le montre sortant de terre, passant d'une localité dans l'autre, etc... ...

 Mais, d'un autre côté, c'est un Intichiuma qui ne saurait avoir pour objet d'assurer la fécondité d'une espèce animale ou végétale, puisque le Wollunqua est, à lui seul, sa propre espèce et qu'il ne se reproduit pas. Il est; et les indigènes ne paraissent pas avoir le sentiment qu'il ait besoin d'un culte pour persévérer dans son être. Non seulement ces cérémonies n'ont pas l'efficacité de l'Intichiuma classique, mais il ne semble pas qu'elles aient une efficacité matérielle d'aucune sorte. Le Wollunqua n'est pas une divinité préposée à un ordre déterminé de phénomènes naturels et, par suite, on n'attend de lui, en échange du culte, aucun service défini. On dit bien que, si les prescriptions rituelles sont mal observées, le Wollunqua se fâche, sort de sa retraite et vient se venger sur ses fidèles de leurs négligences. Inversement, quand tout s'est régulièrement passé, on est porté à croire qu'on s'en trouvera bien et que quelque événement heureux se produira. Mais l'idée de ces sanctions possibles n'est évidem­ment née qu'après coup, pour rendre compte du rite. Une fois la cérémonie instituée, il parut naturel qu'elle servît à quelque chose et, par suite, que l'omission des observances prescrites exposât à quelque danger. Mais on ne l'a pas instituée pour prévenir ces dangers mythiques ou pour s'assurer des avantages particuliers. Ceux-ci d'ailleurs, ne sont représentés dans les esprits que de la manière la plus imprécise. ...elles peuvent servir à confirmer les fidèles dans l'attitude que le rite leur prescrit ; elles ne sont pas la raison d'être de cette attitude.

Voilà donc tout un ensemble de cérémonies qui se proposent uniquement de réveiller certaines idées et certains sentiments, de rattacher le présent au passé, l'individu à la collectivité. Non seulement, en fait, elles ne peuvent servir à d'autres fins, mais les fidèles eux-mêmes ne leur demandent rien de plus. C'est une preuve nouvelle que l'état psychique dans lequel se trouve le groupe assemblé constitue bien la seule base, solide et stable, de ce qu'on pourrait appeler la mentalité rituelle. Quant aux croyances qui attribuent aux rites telle ou telle efficacité physique, elles sont choses accessoires et contingentes, puisqu'elles peuvent manquer sans que le rite soit altéré dans ce qu'il a d'essentiel. Ainsi, les cérémonies du Wollunqua, mieux encore que les précédentes, mettent à nu, pour ainsi dire, la fonction fondamentale du culte positif (rétablir le sentiment d'appartenance sociale).

Si d'ailleurs, nous avons spécialement insisté sur ces solennités, c'est à cause de leur exceptionnelle importance. Mais il en est d'autres qui ont exactement le même caractère. Ainsi, il existe chez les Warramunga un totem « du garçon qui rit ». Le clan qui porte ce nom a, disent Spencer et Gillen, la même organisation que les autres groupes totémiques. Comme eux, il a ses lieux sacrés (mungai) où l'ancêtre fondateur a célébré des cérémonies aux temps fabuleux, où il a laissé, derrière lui, des spirit-children qui sont devenus les hommes du clan; et les rites qui se rattachent à ce totem sont indiscernables de ceux qui se rapportent aux totems animaux ou végétaux. Il est pourtant évident qu'ils ne sauraient avoir d'efficacité physique. Ils consistent en une série de quatre cérémonies qui se répètent plus ou moins les unes les autres, mais qui sont uniquement destinées à amuser, à provoquer le rire par le rire, c'est-à-dire, en somme, à entretenir la gaîté et la bonne humeur dans le groupe qui a comme la spécialité de ces dispositions morales. Ce serait le clan d'origine du pastafarisme d'après les grands anciens.

On trouve chez les Arunta eux-mêmes plus d'un totem qui ne comporte pas d'autre Intichiuma. Nous avons vu en effet que, chez ce peuple, les plis ou les dépressions de terrains qui marquent l'endroit où quelque ancêtre a séjourné servent parfois de totems. A ces totems sont attachées des cérémonies qui, manifestement, ne peuvent avoir d'effets physiques d'aucune sorte. Elles ne peuvent consister qu'en représentations dont l'objet est de commémorer le passé et elles ne peuvent viser aucun but, en dehors de cette commémoration.

En même temps qu'elles nous font mieux comprendre la nature du culte, ces représentations rituelles mettent en évidence un important élément de la religion : c'est l'élément récréatif et esthétique.

Déjà nous avons eu l'occasion de montrer qu'elles sont proches parentes des représentations dramatiques. Cette parenté apparaît encore avec plus d'évidence dans les dernières cérémonies dont il vient d'être parlé. Non seulement, en effet, elles emploient les mêmes procédés que le drame proprement dit, mais elles poursuivent un but de même genre : étrangères à toute fin utilitaire, elles font oublier aux hommes le monde réel, pour les transporter dans un autre où leur imagination est plus à l'aise ; elles distraient. Il arrive même qu'elles aient jusqu'à l'aspect extérieur d'une récréation : on voit les assistants rire et s'amuser ouvertement.

Les rites représentatifs et les récréations collectives sont même des choses tellement voisines qu'on passe d'un genre à l'autre sans solution de continuité. Ce que les cérémonies proprement religieuses ont de caractéristique, c'est qu'elles doivent être célébrées sur un terrain consacré d'où les femmes et les non-initiés sont exclus. Mais il en est d'autres où ce caractère religieux s'efface quelque peu sans disparaître complètement. Elles ont lieu en dehors du terrain cérémoniel, ce qui prouve qu'elles sont déjà laïques à quelque degré ; et cependant, les profanes, femmes et enfants, n'y sont pas encore admis. Elles sont donc sur la limite des deux domaines. En général, elles se rapportent à des personnages légendaires, mais qui n'ont pas de place régulière dans les cadres de la religion totémique. Ce sont des esprits, le plus souvent malfaisants, qui sont plutôt en rapports avec les magiciens qu'avec le commun des fidèles, sortes de croquemitaines auxquels on ne croit pas avec le même degré de sérieux et la même fermeté de conviction qu'aux êtres et aux choses proprement totémique. A mesure que se relâche le lien qui rattache à l'histoire de la tribu les événements et les personnages représentés, à mesure aussi les uns et les autres prennent un air plus irréel et les cérémonies correspondantes changent de nature. C'est ainsi qu'on entre progressivement dans le domaine de la pure fantaisie et qu'on passe du rite commémoratif au corrobbori vulgaire, simple réjouissance publique qui n'a plus rien de religieux et à laquelle tout le mon­de peut indifféremment prendre part. Peut-être même certaines de ces représentations, dont l'unique objet est actuellement de distraire, sont-elles d'anciens rites qui ont changé de quali­fi­cation. En fait, les frontières sont tellement flottantes entre ces deux sortes de cérémonies qu'il en est dont il est impossible de dire avec précision duquel des deux genres elles ressortent .

C'est un fait connu que les jeux et les principales formes de l'art semblent être nées de la religion et qu'elles ont, pendant longtemps, gardé un caractère religieux . On voit quelles en sont les raisons : c'est que le culte, tout en visant directement d'autres fins, a été en même temps pour les hommes une sorte de récréation. Ce rôle, la religion ne l'a pas joué par hasard, grâce à une heureuse rencontre, mais par une nécessité de sa nature. En effet, bien que, comme nous l'avons établi, la pensée religieuse soit tout autre chose qu'un système de fictions, les réalités auxquelles elle correspond ne parviennent cependant à s'exprimer religieusement que si l'imagination les transfigure. Entre la société telle qu'elle est objectivement et les choses sacrées qui la représentent symboliquement, la distance est considérable. Il a fallu que les impressions réellement ressenties par les hommes et qui ont servi de matière première à cette construction aient été interprétées, élaborées, transformées jusqu'à devenir méconnaissables. Le monde des choses religieuses est donc, mais seulement dans sa forme extérieure, un monde partiellement imaginaire et qui, ... se prête plus docilement aux libres créations de l'esprit. D'ailleurs, parce que les forces intellectuelles qui servent à le faire sont intenses et tumultueuses, l'unique tâche qui consiste à exprimer le réel à l'aide de symboles convenables ne suffit pas à les occuper. Un surplus reste généralement disponible qui cherche à s'employer en oeuvres supplémentaires, superflues et de luxe, c'est-à-dire en oeuvres d'art. Il en est des pratiques comme des croyances. L'état d'effervescence où se trouvent les fidèles assemblés se traduit nécessairement au dehors par des mouvements exubérants qui ne se laissent pas facilement assujettir à des fins trop étroitement définies. Ils s'échappent, en partie, sans but, se déploient pour le seul plaisir de se déployer, se complaisent en des sortes de jeux. Au reste, dans la mesure où les êtres auxquels s'adresse le culte sont imaginaires, ils sont impropres à contenir et à régler cette exubérance ; il faut la pression de réalités tangibles et résistantes pour astreindre l'activité à des adaptations exactes et économiques. Aussi s'expose-t-on à des mécomptes quand, pour expliquer les rites, on croit devoir assigner à chaque geste un objet précis et une raison d'être déterminée. Il en est qui ne servent à rien; ils répondent simplement au besoin d'agir, de se mouvoir, de gesticuler que ressentent les fidèles. On voit ceux-ci sauter, tourner, danser, crier, chanter, sans qu'il soit toujours possible de donner un sens à cette agitation.

Ainsi, la religion ne serait pas elle-même si elle ne faisait pas quelque place aux libres combinaisons de la pensée et de l'activité, au jeu, à l'art, à tout ce qui recrée l'esprit fatigué parce qu'il y a de trop assujettissant dans le labeur quotidien : les causes mêmes qui l'ont appelée à l'existence lui en font une nécessité. L'art n'est pas simplement un ornement exté­rieur dont le culte se parerait pour dissimuler ce qu'il peut avoir de trop austère et de trop rude : mais, par lui-même, le culte a quelque chose d'esthétique. A cause des rapports bien connus que la mythologie sou­tient avec la poésie, on a voulu parfois mettre la première en dehors de la religion , la vérité est qu'il y a une poésie inhérente à toute religion. Les cérémonies représentatives qui viennent d'être étudiées rendent sensible cet aspect de la vie religieuse; mais il n'est guère de rites qui ne le présentent à quelque degré.

Assurément, on commettrait la plus grave erreur si l'on ne voyait de la religion que cet unique aspect ou si même on en exagérait l'importance. Quand un rite ne sert plus qu'à distraire, ce n'est plus un rite. Les forces morales qu'expriment les symboles religieux sont des forces réelles, avec lesquelles il nous faut compter et dont nous ne pouvons faire ce qu'il nous plaît. Alors même que le culte ne vise pas à produire des effets physiques, mais se borne délibérément à agir sur les esprits, son action s'exerce dans un autre sens qu'une pure oeuvre d'art. Les représentations qu'il a pour fonction d'éveiller et d'entretenir en nous ne sont pas de vaines images qui ne répondent à rien dans la réalité, que nous évoquons sans but, pour la seule satisfaction de les voir apparaître et se combiner sous nos yeux. Elles sont aussi nécessaires au bon fonctionnement de notre vie morale que les aliments à l'entretien de notre vit physique ; car c'est par elles que le groupe s'affirme et se maintient, et nous savons à quel point il est indispensable à l'individu. Un rite est donc autre chose qu'un jeu; il est de la vie sérieuse. Mais, si l'élément irréel et imaginaire n'est pas essentiel, il ne laisse pas de jouer un rôle qui n'est pas négligeable. Il entre pour une part dans ce sentiment de réconfort que le fidèle retire du rite accompli ; car la récréation est une des formes de cette réfection morale qui est l'objet principal du culte positif. Une fois que nous nous sommes acquittés de nos devoirs rituels, nous rentrons dans la vie profane avec plus de courage et d'ardeur, non seulement parce que nous nous sommes mis en rapports avec une source supérieure d'énergie, mais aussi parce que nos forces se sont retrempées à vivre, pendant quelques instants, d'une vie moins tendue, plus aisée et plus libre. Par là, la religion a un charme qui n'est pas un de ses moindres attraits.

Là, il faut préciser la nature des limites actuelle dans le monde moderne entre pure fantaisie récréative et véritable culte. Qu'en dit Durkheim : Le culte sert à former et péréniser une communauté, toute autre fantaisie ne visant pas ce but ne peut-être considérée comme cultuelle. Mais que dire par exemple de cultes tels que celui d'Elvis Presley ou des Beatles. Certes celà semble très récréatif en soi au premier abord, mais à y regarder de plus près, ils incarnaient aussi la volonté d'une certaine jeunesse à vouloir vivre suivant d'autres codes moraux que leurs ainés. Ils incarnaient donc la volonté d'une communauté à vouloir exister en tant que groupe avec ses propres codes moraux. D'ailleurs John Lennon (Beatles), et un certain nombre de chanteurs "engagés", reprendront des slogans de la "révolution" hyppie ("all you need is love", "give peace a chance", etc.) Jusqu'à Bob Marley dont le caractère quasi religieux du mouvement est incontestable, Nonobstant on citera les godspells, mais dont les chants tels que le blues et ses dérivés se font aussi souvent l'échos. Et là il faut évidemment convenir que la limite est encore plus floue que ce que Durkheim le suggèrait à l'époque. En fait on en reviendrait presque aux conceptions totémiques d'origine : Chaque clan (hippies, rockers, mods, reggae, etc., mais aussi politiques et philosophiques) aurait sa propre théologie, avec chacune ses propres valeurs et tabous, qui juxtaposées les unes aux autres formeraient un tout cosmologique... à cette différence près que chaque culte entretiendrait des rapports de porosité avec ses voisins.

C'est pourquoi l'idée même d'une cérémonie religieuse de quelque importance éveille naturellement l'idée de fête. Inversement, toute fête, alors même qu'elle est purement laïque par ses origines, a certains caractères de la cérémonie religieuse, car, dans tous les cas, elle a pour effet de rapprocher les individus, de mettre en mouvement les masses et de susciter ainsi un état d'effervescence, parfois même de délire, qui n'est pas sans parenté avec l'état religieux. L'homme est transporté hors de lui, distrait de ses occupations et de ses préoccupations ordinaires. Aussi observe-t-on de part et d'autre les mêmes manifestations : cris, chants, musique, mouvements violents, danses, recherche d'excitants qui remontent le niveau vital, etc. On a souvent remarqué que les fêtes populaires entraînent aux excès, font perdre de vue la limite qui sépare le licite et l'illicite ; il est également des cérémonies religieuses qui déterminent comme un besoin de violer les règles ordinairement les plus respectées. Ce n'est pas, certes, qu'il n'y ait pas lieu de différencier les deux formes de l'activité publique. La simple réjouissance, le corrobbori profane n'a pas d'objet sérieux, tandis que, dans son ensemble, une cérémonie rituelle a toujours un but grave. Encore faut-il observer qu'il n'y a peut-être pas de réjouissance où la vie sérieuse n'ait quelque écho. Au fond, la différence est plutôt dans la proportion inégale suivant laquelle ces deux éléments sont combinés. Durkheim se montre ici plus sibyllin, du fait.

 

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