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Chapitre VI

Les rites piaculaires et l'ambiguïté de la notion du sacré

Si différents qu'ils soient les uns des autres par la nature des gestes qu'ils impliquent, les divers rites positifs que nous venons de passer en revue ont un caractère commun : tous sont accomplis dans un état de confiance, d'allégresse et même d'enthousiasme. Bien que l'attente d'un événement futur et contingent n'aille pas sans quelque incertitude, il est cependant normal que la pluie tombe quand la saison est venue, que les espèces animales et végétales se reproduisent régulièrement. Une expérience, bien des fois répétée, a démontré que, en principe, les rites produisent l'effet qu'on en espère et qui est leur raison d'être. On les célèbre avec sécurité, en jouissant par avance de l'heureux événement qu'ils préparent et qu'ils annoncent. Les mouvements que l'on exécute participent de cet état d'esprit : ils sont, sans doute, empreints de la gravité que suppose toujours une solennité religieuse, mais cette gravité n'exclut ni l'entrain ni la joie.

Ce sont des fêtes joyeuses. Mais il existe aussi des fêtes tristes qui ont pour objet ou de faire face à une calamité ou, tout simplement, de la rappeler et de la déplorer. Ces rites ont une physionomie très particulière que nous allons chercher à caractériser et à expliquer. Il est d'autant plus nécessaire de les étudier à part qu'ils vont nous révéler un aspect nouveau de la vie religieuse.

Nous proposons d'appeler piaculaires les cérémonies de ce genre. Le terme de piaculum a, en effet, cet avantage que, tout en éveillant l'idée d'expiation, il a pourtant une signification beaucoup plus étendue. Tout malheur, tout ce qui est de mauvais augure, tout ce qui inspire des sentiments d'angoisse ou de crainte nécessite un piaculum et, par conséquent, est appelé piaculaire. Le mot paraît donc très propre à désigner des rites qui se célèbrent dans l'inquiétude ou dans la tristesse. 

I

Le deuil (descriptifs).

 Toutefois, entre les différents rites qui constituent le deuil une distinction est nécessaire. Il en est qui consistent en de pures abstentions : il est interdit de prononcer le nom du mort, de séjourner à l'endroit où le décès a eu lieu ; les parents, surtout ceux du sexe féminin, doivent s'abstenir de toute communication avec les étrangers ; les occupations ordinaires de la vie sont suspendues, de même qu'en temps de fête, etc. Toutes ces pratiques ressortissent au culte négatif, s'expliquent comme les rites du même genre et, par conséquent, n'ont pas à nous occuper ici. Elles viennent de ce que le mort est un être sacré. Par suite, tout ce qui est ou a été en rapports avec lui se trouve, par contagion, dans un état religieux qui exclut tout contact avec les choses de la vie profane.

Mais le deuil n'est pas fait uniquement d'interdits à observer. Des actes positifs sont exigés dont les parents sont à la fois, les agents et les patients.

Très souvent, ces rites commencent dès le moment où la mort parait imminente. Voici une scène dont Spencer et Gillen ont été les témoins chez les Warramunga. Une cérémonie totémique venait d'être célébrée et la troupe des acteurs et des spectateurs quittait le terrain consacré quand, tout à coup, un cri perçant s'éleva du campement: un homme était en train d'y mourir. Aussitôt, toute la compagnie se mit à courir aussi vite que possible et la plupart, tout en courant, commençaient déjà à pousser des cris. « Entre nous et le camp, racontent ces observateurs, il y avait un ruisseau profond sur les bords duquel plusieurs hommes étaient assis ; disséminés çà et là, la tête penchée entre les genoux, ils pleuraient et gémissaient. En traversant le ruisseau, nous trouvâmes, suivant l'usage, le camp mis en pièces. Des femmes, venues de toutes les directions, étaient couchées sur le corps du mourant, tandis que d'autres, qui se tenaient tout autour, debout ou agenouillées, s'enfonçaient dans le sommet de la tête la pointe de leurs bâtons à déterrer les ignames, se faisant ainsi des blessures d'où le sang coulait à flots sur leur visage. En même temps, elles faisaient entendre une plainte ininterrompue. Sur ces entrefaites, des hommes accourent ; eux aussi se jettent sur le corps tandis que les femmes se relèvent ; au bout de quelques instants, on ne voit plus qu'une masse grouillante de corps entrelacés. A côté, trois hommes de la classe Thapungarti, qui portaient encore leurs décorations cérémonielles, étaient assis, et, le dos tourné au mourant, poussaient des gémissements aigus. Au bout d'une minute ou deux, un autre homme de la même classe se précipite sur le terrain, hurlant de douleur et brandissant un couteau de pierre. Aussitôt qu'il a atteint le camp, il se fait des incisions profondes à travers les cuisses, dans les muscles, si bien que, incapable de se tenir, il finit par tomber par terre au milieu d'un groupe ; deux ou trois femmes de ses parentes l'en retirent et appliquent leurs lèvres sur ses blessures béantes, tandis qu'il gît inanimé sur le sol ». Le malade ne mourut que tard dans la soirée. Aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, la même scène recommença à nouveaux frais. Seulement, cette fois, les gémissements étaient encore plus perçants. Hommes et femmes, saisis par une véritable frénésie, couraient, s'agitaient, se faisaient des blessures avec des couteaux, avec des bâtons pointus ; les femmes se frappaient les unes les autres sans qu'aucune cherchât à se garantir des coups. Enfin, au bout d'une heure, une procession se déroula, à la lueur des torches, à travers la plaine, jusqu'à l'arbre dans les branches duquel le corps fut déposé.

Quelle que soit la violence de ces manifestations, elles sont étroitement réglées par l'étiquette. Les individus qui se font des incisions sanglantes sont désignés par l'usage : ils doi­vent soutenir avec le mort des rapports de parenté déterminés. Ainsi, chez les Warramunga, dans le cas observé par Spencer et Gillen, ceux qui se tailladaient les cuisses étaient le grand-père maternel du défunt, son oncle maternel, l'oncle maternel et le frère de sa femme. D'autres sont tenus de se couper les favoris et les cheveux et de se couvrir ensuite le cuir chevelu de terre de pipe. Les femmes ont des obligations particulièrement sévères. Elles doivent se couper les cheveux, s'enduire de terre de pipe le corps tout entier ; de plus, un silence absolu leur est imposé pendant tout le temps du deuil qui peut durer jusqu'à deux ans. Par suite de cette interdiction, il n'est pas rare que, chez les Warramunga, toutes les femmes d'un campement soient condamnées au silence le plus complet. Elles en prennent si bien l'habitude que, même après l'expiration de la période de deuil, elles renoncent volontairement au langage parlé et emploient de préférence le langage par gestes qu'elles manient, d'ailleurs, avec une remarquable habileté. Spencer et Gillen ont connu une vieille femme qui était restée sans parler pendant plus de vingt-quatre ans.

La cérémonie que nous avons décrite ouvre une longue série de rites qui se succèdent pendant des semaines et des mois. On la renouvelle les jours suivants, sous des formes diverses. Des groupes d'hommes et de femmes se tiennent assis par terre, pleurant, se lamentant, s'embrassant à des moments déterminés. Ces embrassements rituels se répètent fréquemment pendant la durée du deuil. Les individus éprouvent, semble-t-il, le besoin de se rapprocher et de communier plus étroitement; on les voit serrés les uns contre les autres et entrelacés au point de former une seule et même masse d'où s'échappent de bruyants gémissements. Entre temps, les femmes recommencent à se lacérer la tête, et, pour exaspérer les blessures qu'elles se font, elles vont jusqu'à y appliquer des pointes de bâtons rougies au feu.

Ces sortes de pratiques sont générales dans toute l'Australie. Les rites funéraires, c'est-à-dire les soins rituels donnés au cadavre, la manière dont il est enseveli, etc., changent avec les tribus, et, dans une même tribu, ils varient avec l'âge, le sexe, la valeur sociale des individus. Mais les cérémonies du deuil proprement dit reproduisent partout le même thème; les variantes ne sont que de détail. Partout, c'est le même silence entrecoupé de gémissements, la même obligation de se couper les cheveux ou la barbe, de s'enduire la tête de terre de pipe, ou de se la couvrir de cendres, voire même d'excréments ; partout, enfin, c'est la même fureur à se frapper, à se lacérer, à se brûler. Dans le centre de Victoria, « quand un cas de mort survient, les femmes pleurent, se lamentent, se déchirent la peau de tempes avec leurs ongles. Les parents du défunt se lacèrent avec rage, spécialement si c'est un fils qu'ils ont perdu. Le père se frappe la tête avec un tomahawk et pousse d'amers gémissements. La mère, assise près du feu, se brûle la poitrine et le ventre avec un bâton rougi au feu... Parfois, ces brûlures sont si cruelles que la mort en résulte ». D'après un récit de Broug Smyth, voici ce qui se passe dans les tribus méridionales du même État. Une fois que le corps est descendu dans la fosse, « la veuve commence ses funèbres cérémonies. Elle se coupe les cheveux sur le devant de la tête et, parvenue à un véritable état de frénésie, elle saisit des bâtons rougis au feu et se les applique sur la poitrine, sur les bras, les jambes, les cuisses. Elle semble se délecter aux tortures qu'elle s'inflige. Il serait téméraire et, d'ailleurs, inutile de chercher à l'arrêter. Quand, épuisée, elle ne peut plus marcher, elle s'efforce encore de donner des coups de pieds dans les cendres du foyer et de les lancer dans toutes les directions.

Tombée par terre, elle prend les cendres dans ses mains et en frotte ses blessures ; puis elle S'égratigne la figure (la seule partie du corps que les bâtons passés au feu n'aient pas touchée). Le sang qui coule vient se mêler aux cendres qui recouvrent ses plaies et, tout en s'égratignant, elle pousse des cris et des lamentations ».

La description que nous donne Howitt des rîtes du deuil chez les Kurnai ressemble singulièrement aux précédentes. Une fois que le corps a été enveloppé dans des peaux d'opossum et enfermé dans un linceul d'écorce, une hutte est construite où les parents se réunissent. « Là, étendus par terre, ils se lamentent sur leur sort, disant par exemple : « Pourquoi nous as-tu laissés? » De temps en temps, leur douleur est exaspérée par les gémissements perçants que pousse l'un d'eux : la femme du défunt crie mon mari est mort, ou la mère, mon enfant est mort. Chacun des assistants répète le même cri : les mots seuls changent suivant le lien de parenté qui les unit au mort. Avec des pierres tranchantes ou des tomahawks, ils se frappent et se déchirent jusqu'à ce que leurs têtes et leurs corps ruissellent de sang. Les pleurs et les gémissements continuent toute la nuit ».

La tristesse n'est pas le seul sentiment qui s'exprime au cours de ces cérémonies ; une sorte de colère vient généralement s'y mêler. Les parents ont comme un besoin de venger, par un moyen quelconque, la mort survenue. On les voit se précipiter les uns sur les autres et chercher à se blesser mutuellement. Quelquefois l'attaque est réelle ; quelquefois, elle est feinte. Il y a même des cas où des sortes de combats singuliers sont régulièrement organisés. Chez les Kaitish, la chevelure du défunt revient de droit à son gendre. Celui-ci, en retour, est tenu de s'en aller, accompagné par une troupe de parents et d'amis, provoquer un de ses frères tribaux, c'est-à-dire un homme qui appartient à la même classe matrimoniale que lui et qui, à ce titre, aurait pu épouser également la fille du mort. La provocation ne peut être refusée et les deux combattants s'infligent de sérieuses blessures aux épaules et aux cuisses. Le duel terminé, le provocateur remet à son adversaire la chevelure dont il avait provisoirement hérité. Ce dernier s'en va, à son tour, provoquer et combattre un autre de ses frères tribaux à qui la précieuse relique est ensuite transmise, mais toujours à titre provisoire ; elle passe ainsi de mains en mains et circule de groupe en groupe. D'ailleurs, dans l'espèce de rage avec laquelle chaque parent se frappe, se brûle ou se taillade, il entre déjà quelque chose de ces mêmes sentiments : une douleur qui atteint ce paroxysme ne va pas sans colère. On ne peut pas n'être pas frappé des ressemblances que représentent ces pratiques avec celles de la vendetta. Les unes et les autres procèdent de ce même principe que la mort appelle des effusions de sang. Toute la différence est que, dans un cas, les victimes sont des parents et, dans l'autre, des étrangers. Nous n'avons pas à traiter spécialement de la vendetta qui ressortit plutôt à l'étude des institutions juridiques ; il convenait pourtant de montrer comment elle se rattache aux rites du deuil dont elle annonce la fin.

Dans certaines sociétés, le deuil se termine par une cérémonie dont l'effervescence atteint ou dépasse encore celle qui se produit lors des cérémonies inaugurales. Chez les Arunta, ce rite de clôture est appelé Urpmilchima. Spencer et GILLEN ont assisté à deux de ces rites. L'un était célébré en l'honneur d'un homme, l'autre, d'une femme. Voici la description qu'ils nous donnent du dernier.

On commence par fabriquer des ornements d'un genre très particulier, nommés Chimurilia par les hommes et Aramurilia par les femmes. Avec une sorte de résine, on fixe de petits os d'animaux, antérieurement recueillis et mis de côté, à des boucles de cheveux que des parentes de la morte ont fournies. On attache ces sortes de pendentifs à un de ces bandeaux de tête que les femmes portent communément et on y ajoute des plumes de kakatoès blanc et de perroquet. Ces préparatifs terminés, les femmes s'assemblent dans leur camp. Elles se peignent le corps de couleurs différentes suivant leur degré de parenté avec la défunte. Après s'être tenues embrassées les unes les autres pendant une dizaine de minutes, tout en faisant entendre un gémissement ininterrompu, elles se mettent en marche pour le tombeau. A une certaine distance, elles rencontrent un frère de sang de la morte, qu'accompagnent quelques-uns de ses frères tribaux. Tout le monde s'assied par terre et les lamentations recommencent. Un pitchiqui contient les Chimurilia est alors présenté au frère aîné qui le serre contre son estomac ; on dit que c'est un moyen d'apaiser sa douleur. On sort un de ces Chimurilia et la mère de la morte s'en coiffe pendant quelques instants; puis, il est remis dans le pitchi que les autres hommes serrent, à tour de rôle, contre leur poitrine. Enfin, le frère met les Chimurilia sur la tête des deux sœurs aînées et on reprend le chemin du tombeau. En route, la mère se jette à plusieurs reprises par terre, cherchant à se taillader la tête avec un bâton pointu. A chaque fois, les autres femmes la relèvent et semblent préoccupées de l'empêcher de se faire du mal. Une fois parvenue au tombeau, elle se précipite sur le tertre, s'efforce de le détruire avec ses mains, tandis que les autres femmes dansent littéralement sur elle. Les mères tribales et les tantes (sœurs du père de la morte) suivent son exemple ; elles aussi se jettent sur le sol, se frappent, se déchirent mutuellement ; leur corps finit par être tout ruisselant de sang. Au bout d'un certain temps, on les entraîne à l'écart. Les sœurs aînées font alors dans la terre du tombeau un trou où elles déposent les Chimurilia, préalablement mis en pièces. Une fois de plus, les mères tribales se jettent par terre et se tailladent la tête les unes des autres. A ce moment, « les pleurs et les gémissements des femmes qui se tenaient tout autour semblaient les porter au dernier degré de l'excitation. Le sang qui coulait tout le long de leur corps par-dessus la terre de pipe dont il était enduit leur donnait un air de spectres. A la fin, la vieille mère resta seule couchée sur le tombeau, complètement épuisée et gémissant faiblement. » Alors les autres la relevèrent, la débarrassèrent de la terre de pipe dont elle était recouverte ; ce fut la fin de la cérémonie et du deuil.

Chez les Warramunga, le rite final présente des caractères assez particuliers. Les effusions de sang ne semblent pas y tenir de place ; mais l'effervescence collective se traduit d'une autre manière.

Chez ce peuple, le corps avant d'être définitivement enterré, est exposé sur une sorte de plate-forme que l'on place dans les branches d'un arbre ; on le laisse s'y décomposer lente­ment jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les os. On les recueille alors, et, à l'exception d'un humérus, on les dépose à l'intérieur d'une fourmilière. L'humérus est enveloppé dans un étui d'écorce que l'on orne de différentes manières. L'étui est apporté au camp au milieu des cris et des gémissements des femmes. Pendant les jours qui suivent, on célèbre une série de cérémonies totémiques qui se rapportent au totem du défunt et à l'histoire mythique des ancêtres dont le clan est descendu. C'est quand toutes ces cérémonies sont terminées qu'on procède au rite de clôture.

Une tranchée, profonde d'un pied et longue de quinze, est pratiquée sur le terrain cérémoniel. Auparavant, on a exécuté sur le sol, à quelque distance de là, un dessin totémique qui représente le totem du mort et certains des endroits où l'ancêtre a séjourné. Tout près de ce dessin, une petite fosse a été creusée dans la terre. Dix hommes décorés s'avancent alors les uns derrière les autres et, les mains croisées derrière la tête, les jambes écartées, ils se tiennent au-dessus de la tranchée. A un signal donné, les femmes accourent du camp dans le plus profond silence ; une fois à proximité, elles se mettent en file indienne, la dernière tenant entre ses mains l'étui qui contient l'humérus. Puis, toutes se jettent par terre et, marchant sur les mains et sur les genoux, elles passent, tout le long de la tranchée, entre les jambes écartées des hommes. La scène dénote un grand état d'excitation sexuelle. Aussitôt que la dernière femme a passé, on lui enlève l'étui, on le porte vers la fosse auprès de laquelle se tient un vieillard; celui-ci, d'un coup sec, brise l'os et on enterre précipitamment les débris. Pendant ce temps, les femmes sont restées plus loin, le dos tourné à la scène qu'il leur est interdit de regarder. Mais quand elles entendent le coup de hache, elles s'enfuient en poussant des cris et des gémissements. Le rite est accompli; le deuil est terminé.

 

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