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Chapitre III

II. Les rites mimétiques & le principe de causalité

Mais les procédés dont il vient d'être question ne sont pas les seuls qui soient employés pour assurer la fécondité de l'espèce totémique. Il en est d'autres qui servent au même but, soit qu'ils accompagnent les précédents soit qu'ils les remplacent.

I

Mimétisme

... des rites différents sont souvent célébrés qui sont destinés à compléter les premiers et à en consolider les effets. Ils consistent en mouvements et en cris qui ont pour objet d'imiter, dans ses différentes attitudes ou sous ses différents aspects, l'animal dont on souhaite la reproduction; pour cette raison, nous les appelons mimétiques.

Durkheim décline une bonne douzaines d'exemples dont :

...  célébré à propos d'une autre sorte de chenille, la chenille unchalka, a plus nettement encore ce caractère. Les acteurs du rite se décorent de dessins qui représentent le buisson unchalka sur lequel cette chenille vit au début de son existence; puis ils couvrent un bouclier de cercles concentriques de duvet qui figurent une autre sorte de buisson sur lequel l'insecte, une fois adulte, dépose ses œufs. Quand ces préparatifs sont terminés, tous s’assoient par terre de manière à former un demi-cercle qui fait face à l'officiant principal. Celui-ci, alternativement, courbe son corps en deux en l'inclinant vers le sol et se soulève sur les genoux ; en même temps, il agite ses bras étendus, ce qui est une manière de représenter les ailes de l'insecte. De temps en temps, il se penche par-dessus le bouclier, imitant la façon dont le papillon voltige au-dessus des arbres où il pose ses oeufs. Cette cérémonie achevée, une autre recommence à un endroit différent où l'on se rend en silence. Cette fois, on emploie deux boucliers. Sur l'un, sont représentées, par des lignes en zig-zag, les traces de la chenille ; sur l'autre, des cercles concentriques, de dimensions inégales, figurent, les uns les oeufs de l'insecte, les autres, les semences du buisson d'Eremophile sur lequel il se nourrit. Comme dans la première cérémonie, tout le monde s'asseoit en silence tandis que l'officiant s'agite, imitant les mouvements de l'animal quand il quitte sa chrysalide et qu'il s'efforce de prendre son vol...

... Quand les kangourous, par exemple, deviennent rares, le chef du clan auquel appartient le tarlow des kangourous, s'y rend avec un certain nombre de ses compagnons. Là, on exécute différents rites dont les principaux consistent à sauter, autour du tarlow, comme sautent les kangourous, à boire comme ils boivent, en un mot, à imiter leurs mouvements les plus caractéristiques. Les armes qui servent à la chasse de l'animal jouent un rôle important dans ces rites. On les brandit, on les lance contre les pierres, etc. Quand il s'agit des émous, on va au tarlow de l'émou ; on marche, on court comme font ces oiseaux. L'habileté dont font preuve les indigènes dans ces imitations est, paraît-il, tout à fait remarquable.

D'autres tarlow sont consacrés à des plantes, à des graines d'herbe par exemple. Dans ce cas, ce qu'on imite, ce sont les opérations qui servent à vanner ces graines ou à les moudre. Et comme, dans la vie ordinaire, ce sont les femmes qui sont normalement chargées de ces soins, ce sont elles aussi qui s'acquittent du rite au milieu des chants et des danses.

II  

La magie sympathique

Ceci découle des principes de la magie sympathique qui se ramènent ordinairement à deux :

Le premier peut s'énoncer ainsi : ce qui atteint un objet atteint aussi tout ce qui soutient avec cet objet un rapport de Proximité ou de solidarité quelconque. Ainsi, ce qui affecte la partie affecte le tout ; toute action exercée sur un individu se transmet à ses voisins, à ses parents, à tous ceux dont il est solidaire à quelque titre que ce soit. Tous ces cas sont de simples applications de la loi de contagion que nous avons précédemment étudiée. Un état, une qualité bonne ou mauvaise se communiquent contagieusement d'un sujet à un sujet différent qui soutient quelque rapport avec le premier.

Le second principe se résume d'ordinaire dans la formule : le semblable produit le semblable. La figuration d'un être ou d'un état produit cet être ou cet état. C'est cette maxime que mettent en œuvre les rites qui viennent d'être décrits, et c'est à leur occasion que l'on peut le mieux saisir ce qu'elle a de caractéristique.

L'exemple classique de l'envoûtement, que l'on présente généralement comme l'application typique de ce même précepte, est beaucoup moins significatif. Dans l'envoûtement, en effet, il y a, en grande partie, un simple phénomène de transfert. L'idée de l'image est associée dans les esprits à celle du modèle ; par suite, les effets de l'action exercée sur la statuette se communiquent contagieusement à la personne dont elle reproduit les traits. ... 

Ces rites ne supposent pas seulement le déplacement d'un état ou d'une qualité donnés qui passent d'un objet dans un autre, mais la création de quelque chose d'entièrement nouveau. Le seul fait de représenter l'animal donne naissance à cet animal et le crée; en imitant le bruit du vent on de l'eau qui tombe, on détermine les nuages à se former et à se résoudre en pluie, etc. Sans doute, la ressemblance joue un rôle dans les deux cas, mais très différent. Dans l'envoûtement, elle ne fait qu'imprimer une direction déterminée à l'action exercée ; elle oriente dans un certain sens une efficacité qui ne vient pas d'elle. Dans les rites dont il vient d'être question, elle est agissante par elle-même et directement efficace. Aussi, contrairement aux définitions usuelles, ce qui différencie vraiment les deux principes de la magie dite sympathique et les pratiques correspondantes, ce n'est pas que la contiguïté agit dans les unes et la ressemblance dans les autres ; mais c'est que, dans les premières, il y a simple communication contagieuse, dans les secondes, production et création.

Expliquer les rites mimétiques, c'est donc expliquer le second de ces principes et réciproquement.

... Comment le seul fait de figurer les mouvements d'un animal pourrait-il donner la certitude que cet animal va renaître en abondance ?

Les propriétés générales de la nature humaine ne sauraient expliquer des pratiques aussi spéciales. Au lieu donc de considérer le principe sur lequel elles reposent sous sa forme générale et abstraite, replaçons-le dans le milieu moral dont il fait partie et où nous venons de l'observer, rattachons-le à l'ensemble d'idées et de sentiments dont procèdent les rites où il est appliqué, et nous pourrons mieux apercevoir les causes dont il résulte.

Les hommes qui se réunissent à l'occasion de ces rites croient réellement être des animaux ou des plantes de l'espèce dont ils portent le nom. Ils se sentent une nature ou végétale ou animale, et c'est elle qui constitue, à leurs yeux, ce qu'il y a de plus essentiel et de plus excellent en eux. Une fois assemblés, leur premier mouvement doit donc être de s'affirmer les uns aux autres cette qualité qu'ils s'attribuent et par laquelle ils se définissent. Le totem est leur signe de ralliement : pour cette raison, comme nous l'avons vu, ils le dessinent sur leur corps ; mais il est non moins naturel qu'ils cherchent à lui ressembler par leurs gestes, leurs cris, leur attitude. Puisqu'ils sont des émous ou des kangourous, ils se comporteront donc comme des animaux du même nom. Par ce moyen, ils se témoignent mutuellement qu'ils sont membres de la même communauté morale et ils prennent conscience de la parenté qui les unit. Cette parenté, le rite ne se borne pas à l'exprimer; il la fait ou la refait. Car elle n'est qu'autant qu'elle est crue et toutes ces démonstrations collectives ont pour effet d'entretenir les croyances sur lesquelles elle repose. Ainsi, ces sauts, ces cris, ces mouvements de toute sorte, bizarres et grotesques en apparence, ont, en réalité, une signification humaine et profonde. L'australien cherche à ressembler à son totem comme le fidèle des religions plus avancées chercher à ressembler à son Dieu. C'est, pour l'un comme pour l'autre, un moyen de communier avec l'être sacré, c'est-à-dire avec l'idéal collectif que ce dernier symbolise. C'est une première forme de l’homoiôsis tô theô.

Toutefois, comme cette première raison tient à ce qu'il y a de plus spécial dans les croyan­ces totémiques, si elle était seule, le principe d'après lequel le semblable produit le semblable n'aurait pas dû survivre au totémisme. Or il n'est peut-être pas de religion où l'on ne trouve des rites qui en dérivent. Il faut donc qu'une autre raison soit venue se joindre à la précédente.

Et, en effet, les cérémonies où nous l'avons vu appliqué n'ont pas seulement l'objet très général que nous venons de rappeler, si essentiel qu'il soit; mais, en outre, elles visent à assurer la reproduction de l'espèce totémique. L'idée de cette reproduction nécessaire hante donc l'esprit des fidèles : c'est sur elle que se concentrent les forces de leur attention et de leur volonté. Or, une même préoccupation ne peut pas obséder à ce point tout un groupe d'hommes sans s'extérioriser sous une forme matérielle. Puisque tous pensent à l'animal ou au végétal des destinées duquel le clan est solidaire, il est inévitable que cette pensée commune vienne se manifester extérieurement par des gestes, et les plus désignés pour ce rôle sont ceux qui représentent cet animal ou cette plante par un de ses aspects les plus caractéristiques ; car, il n'est pas de mouvements qui tiennent d'aussi près à l'idée qui remplit alors les consciences, puisqu'ils en sont la traduction immédiate et presque automatique. On s'efforce donc d'imiter l'animal; on crie comme lui ; on saute comme lui ; on reproduit les scènes où la plante est quotidiennement utilisée. Tous ces procédés de figuration sont autant de moyens de marquer ostensiblement le but vers lequel tous les esprits sont tendus, de dire la chose qu'on veut réaliser, de l'appeler, de l'évoquer. Et ce besoin n'est pas d'un temps, il ne dépend pas des croyances de telle ou telle religion ; il est essentiellement humain. ...

Mais si l'on peut comprendre ainsi comment ces gestes ont pris place dans la cérémonie, il reste à expliquer l'efficacité qui leur est attribuée. Si l'australien les répète régulièrement à chaque saison nouvelle, c'est qu'il les croit nécessaires au succès du rite. D'où peut lui être venue cette idée qu'en imitant un animal on le détermine à se reproduire ?

Une erreur aussi manifeste semble difficilement intelligible tant qu'on ne voit dans le rite que le but matériel où il paraît tendre. Mais nous savons qu'outre l'effet qu'il est censé avoir sur l'espèce totémique, il exerce une action profonde sur l'âme des fidèles qui y prennent part. Ceux-ci en rapportent une impression de bien-être dont ils ne voient pas clairement les causes, mais qui est bien fondée. Ils ont conscience que la cérémonie leur est salutaire ; et en effet, ils y refont leur être moral. Comment cette sorte d'euphorie ne leur donnerait-elle pas le sentiment que le rite a réussi, qu'il a été ce qu'il se proposait d'être, qu'il a atteint le but où il visait ? Et comme le seul but qui soit consciemment poursuivi, c'est la reproduction de l'espèce totémique, celle-ci paraît être assurée par les moyens employés, dont l'efficacité se trouve ainsi démontrée. C'est ainsi que les hommes en sont venus à attribuer à des gestes, vains par eux-mêmes, des vertus créatrices. L'efficacité morale du rite, qui est réelle, a fait croire à son efficacité physique, qui est imaginaire ... Les effets vraiment utiles que produit l'ensemble de la cérémonie sont comme une justification expérimentale des pratiques élémentaires dont elle est faite, bien que, en réalité, toutes ces pratiques ne soient nullement indispensables au succès. ... et peuvent donc être remplacées par d'autres, de nature très différente, sans que le résultat final soit modifié (communion des âmes). Il semble bien y avoir des Intichiuma qui ne comprennent que des oblations (offrandes) sans rites mimétiques ; d'autres sont purement mimétiques et ne comportent pas d'oblations. Cependant, les uns et les autres passent pour avoir la même efficacité. Si donc on attache du prix à ces différentes manœuvres, ce n'est pas à cause de leur valeur intrinsèque ; mais c'est qu'elles font partie d'un rite complexe dont on sent l'utilité globale.

Il nous est d'autant plus facile de comprendre cet état d'esprit que nous pouvons l'observer autour de nous. Surtout chez les peuples et dans les milieux les plus cultivés, il se rencontre fréquemment des croyants qui, tout en ayant des doutes sur l'efficacité spéciale que le dogme attribue à chaque rite considéré séparément, continuent pourtant à pratiquer le culte. Ils ne sont pas certains que le détail des observances prescrites soit rationnellement justifiable ; mais ils sentent qu'il leur serait impossible de s'en affranchir sans tomber dans un désarroi moral devant lequel ils reculent. Le fait même que la foi a perdu chez eux ses racines intellectuelles met ainsi en évidence les raisons profondes sur lesquelles elle repose. Voilà pourquoi les critiques faciles, auxquelles un rationalisme simpliste a parfois soumis les prescriptions rituelles, laissent en général le fidèle indifférent : c'est que la vraie justification des pratiques religieuses n'est pas dans les fins apparentes qu'elles poursuivent, mais dans l'action invisible qu'elles exercent sur les consciences, dans la façon dont elles affectent notre niveau mental. De même, quand les prédicateurs entreprennent de convaincre, ils s'attachent beaucoup moins à établir directement et par des preuves méthodiques la vérité de telle proposition particulière ou l'utilité de telle ou telle observance, qu'à éveiller ou à réveiller le sentiment de réconfort moral que procure la célébration régulière du culte. Ils créent ainsi une prédisposition à croire, qui devance les preuves, qui entraîne l'intelligence à passer par-dessus l'insuffisance des raisons logiques, et qui la porte à aller, comme d'elle-même, au-devant des propositions qu'on lui veut faire accepter. Ce préjugé favorable, cet élan à croire, c'est préci­sément ce qui constitue la foi ; et c'est la foi qui fait l'autorité des rites auprès du croyant, quel qu'il soit, du chrétien comme de l'australien. Toute la supériorité du premier, c'est qu'il se rend mieux compte du processus psychique d'où résulte sa croyance ; il sait « que c'est la foi qui sauve ».

Donc, en gros le but méthaphorique (abondance de l'espèce totémique) importe peu, ce qui importe c'est la communion du groupe dans une identification commune envers le totem. Et Durkheim d'expliquer que les distortions dans les effets méthaphoriques escomptés passent pour des aléas "normaux" en soi dûs à quelques sortilèges bénéfiques ou malèfiques... Qui ne saurait remettre en cause la foi en leur validité intrinsèque, qui ne tient donc tant dans leurs buts présupposés que dans la refondation du collectif en soi.

... D'abord, l'efficacité morale de la cérémonie est réelle et elle est directement éprouvée par tous ceux qui y participent ; il y a là une expérience, constamment renouvelée, et dont aucune expérience contradictoire ne vient affaiblir la portée. De plus, l'efficacité physique elle-même n'est pas sans trouver dans les données de l'observation objective une confirmation au moins apparente. Il est normal, en effet, que l'espèce totémique se reproduise régulièrement ; tout se passe donc, dans la très grande généralité des cas, comme si les gestes rituels avaient réellement produit les effets qu'on en attendait. Les échecs sont l'exception. Comme les rites, surtout ceux qui sont périodiques, ne demandent rien d'autre à la nature que de suivre son cours régulier, il n'est pas surprenant que, le plus souvent, elle ait l'air de leur obéir. Ainsi, s'il arrive au croyant de se montrer indocile à certaines leçons de l'expérience, c'est en se fondant sur d'autres expériences qui lui paraissent plus démonstratives. Le savant ne fait pas autrement; il y met plus de méthode.

Digression magique

La Magie n'est donc pas, comme l'a soutenu Frazer, un fait premier dont la religion ne serait qu'une forme dérivée. Tout au contraire, c'est sous l'influence d'idées religieuses que se sont constitués les préceptes sur lesquels repose l'art du magicien, et c'est seulement par une extension secondaire qu'ils ont été appliqués à des relations purement laïques. Parce que toutes les forces de l'univers ont été conçues sur le modèle des forces sacrées, la contagiosité inhérente aux secondes fut étendue aux premières et l'on crut que, dans des conditions déterminées, toutes les propriétés des corps pouvaient se transmettre contagieusement.

De même, une fois que le principe d'après lequel le semblable produit le semblable se fut constitué pour satisfaire des besoins religieux déterminés, il se détacha de ses origines rituelles pour devenir, par une sorte de généralisation spontanée, une loi de la nature. Mais pour comprendre ces axiomes fondamentaux de la magie, il est nécessaire de les replacer dans les milieux religieux où ils ont pris naissance et qui, seuls, permettent d'en rendre compte. Quand on y voit l’œuvre d'individus isolés, de magiciens solitaires, on se demande comment des esprits humains ont pu en avoir l'idée, puisque rien, dans l'expérience, ne pouvait ni les suggérer ni les vérifier ; surtout on ne s'explique pas comment un art aussi décevant a pu s'imposer, et pendant si longtemps, à la confiance des hommes. Mais le problème disparaît si la foi qu'inspire la magie n'est qu'un cas particulier de la foi religieuse en général, si elle est elle-même le produit, au moins indirect, d'une effervescence collective. C'est dire que l'expression de magie sympathique pour désigner l'ensemble de pratiques dont il vient d'être question n'est pas sans impropriété. Il y a des rites sympathiques, mais ils ne sont pas particuliers à la magie ; non seulement on les retrouve dans la religion, mais c'est de la religion que la magie les a reçus. On ne peut donc que s'exposer à des confusions en ayant l'air d'en faire, par le nom qu'on leur donne, quelque chose de spécifiquement magique.

Les résultats de notre analyse viennent ainsi rejoindre et confirmer ceux auxquels sont arrivés MM. Hubert et Mauss quand ils ont étudié directement la magie. Ils ont montré que celle-ci était tout autre chose qu'une industrie grossière, fondée sur une science tronquée. Derrière les mécanismes, purement laïcs en apparence, qu'emploie le magicien, ils ont fait voir tout un arrière-fond de conceptions religieuses, tout un monde de forces dont la magie a emprunté l'idée à la religion. Nous pouvons maintenant comprendre d'où vient qu'elle est ainsi toute pleine d'éléments religieux : c'est qu'elle est née de la religion.

 

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