Si on veut comprendre l'idéologie socialiste réformatrice, on ne peut que se référer à Durkheim.

Durkheim n'est pas un révolutionnaire. Pour lui toute "table rase" du passé ne peut amener qu'à une acculturation forcée du social, qui ne peut qu'amener à un délitement social, voir une implosion amenant à tous les excès telle qu'en la révolution française.

Afin d'éviter une telle implosion, il faut nécessairement opérer une lente mutation des anciennes idéologies vers de nouvelles à partir de ces dernières.

 Pour Durkheim, la société sacralisée est la base de toute fondation sociale, et la religion a été par le passé le ciment social, en tant qu'athée il envisage une laïcsation progressive du social. La chute des valeurs morales religieuses doivent être remplacées par des valeurs morales laïques mais non moins sacrées. Le politique doit prendre le relais du religieux, mais en quelque sorte en en empruntant sa phénoménologie, en se calquant sur elle.

 Ce n'est pas pour lui un calcul machiavélique, mais une nécessité intrinsèque. Toute communauté sociale étant fondée sur la formation d'un totem, le social ne peut tenir que dans une forme totémique. Il faut donc remplacer les anciens totems religieux par de nouveaux plus laïcs, mais empruntant nécessairement cette forme de sacralisation totémique pour assurer la pérennité sociale.

 Mais un totem ne se décrête pas, il ne peut que s'incarner par l'esprit de ses ouailles. La sécularisation des esprits ne peut donc s'imposer, les gens n'ayant acquis leur identité que par identification à leurs totems d'origine, on ne peut en faire table rase sans risque de perte d'identité déstructurante.

 Si on impose une nouvelle âme collective aux gens par de nouveaux totems, il risque d'y avoir conflit interne entre le modèle imposé et leur construction identitaire initiale, et leur amener ainsi à une perte d'incarnation déstructurante.

 Ces déstructurations personnelles, qui peineraient à se reconnaître dans les totems imposés, ne peuvent qu'engendrer une déstructuration sociétale par un investissement fragilisé ainsi du totem.

 Aussi la vision de Durkheim sur le politique rompt-elle avec l'idéologie marxiste révolutionnaire : L'idée de changement doit tenir compte des racines identitaires des intéressés pour les faire évoluer pas à pas vers une mutation identitaire qui intègre petit à petit les nouveaux totems aux anciens et s'y substituent en douceur.

 Mais Durkheim reste assez marxiste dans l'idée : Le social se doit d'évoluer vers une juste répartition du fruit du labeur de chacun, en éradiquant la spoliation des uns au profit des autres, en mettant la raison la science, la tolérance et l'equité au centre de la morale laïque en tant que totems fédérateurs... En fait, il se montre plus rationaliste, humaniste que marxiste : C'est un scientifique dans l'âme après tout...

 Mais il envisage donc plus les choses dans un lent processus de maturation sociale, que dans un bouleversement radical et abrupt.

 En fait on peut dire qu'il avait pressenti l'impasse du communisme révolutionnaire par les excès qui ne pouvaient qu'advenir par déstructurations paranoïde de l'identité des individus, et donc du collectif. Aussi les dérives d'autres mouvements nationalistes totalitaires : Le nationalisme étant une forme de religion clanique substitutive aux anciennes religions.

 Néanmoins Durkheim envisageait le patriotisme comme indispensable à l'équilibre d'une communauté de citoyens comme ciment social. Mais un patriotisme basé sur la citoyenneté démocratique expurgée de nationalisme : En somme les nations se devaient d'être soeurs dans un concert de nations apaisées (et évidemment démocratiques), dans une solidarité mutuelle expurgée donc de visées expansionnistes dominatrices. Bref, ça en fait le penseur du socialisme réformateur à l'européenne, encore que les tentations libérales de la sociale démocratie le place plus à gauche de celle ci dans le but final.

 Durkheim avait donc raison, non seulement dans sa prudente vision des changements à l'emporte pièce tels que le communisme et le nationalisme, mais aussi dans les progrès ultérieurs que seront l'ONU et la Communauté Européenne, mais encore une fois dans l'idée d'une lente maturation des mentalités.




 Mais on pourra objecter que Durkheim n'avait pas tiré toutes les conclusions de ses études sur le sacré comme ferment social. Notamment en ce qui concerne les cultes négatifs.

 Nous entendrons par là que les totems se définissent autant par leur apport bénéfique à la vitalité de la communauté (saison des pluies et revitalisation de la nature, c'est à dire du lien social), que par rapport à l'angoisse de dessèchement et d'annihilation de la communauté (saison sèche, traversée du désert, déluge, ascétisme donc, carême, ramadan, etc.).

 Où l'on voit bien que les progrès tels que l'ONU, et la Communauté Européenne doivent plus au "déluge" de la seconde guerre mondiale qu'à un vif désir de communion rationaliste, tolérante et équitable entre les nations.

Digression (comme c'est bien dit : gression)

 En fait, il est assez darwiniste dans l'esprit. Darwin imaginait l'évolution comme un lent processus de transformation par de petites mutations bénéfiques au fil du temps les privilégiant à terme, mais il n'avait pas alors connaissance de l'influence non négligeable des cataclysmes dans la sélection naturelle, tels qu'astéroïdes, glaciations, aridifications, bouleversements géologiques et autres données écologiques. Aussi l'évolution fulgurante d'une espèce (l'humain par exemple, mais il y en eut d'autres) peut inter-agir très rapidement sur l'évolution globale (à l'échelle géologique et évolutive). Bref la sélection naturelle fonctionne aussi par bonds successifs à partir de "crises" cataclysmiques, mais toujours par sélection naturelle bien moins linéaire néanmoins que prévue.

 Soyons clairs, si le réchauffement climatique s'avère aussi cataclysmique que redouté, l'évolution de l'âme humaine sera plus rudement mise à l'épreuve que les religions n'ont pu l'être par l'avènement de la science et ses soubresauts que furent les révolutions françaises, bolchéviques et nationalistes.

 Alors la théologie révolutionnaire plutôt que réformiste pourquoi pas ? Mais n'oublions pas tout de même ce qu'il en coûte d'un cataclysme, cela ne vaut-il mieux pas attendre un peu, voir si les choses n'évolue pas par elles mêmes ? Sauf donc que l'humain est un animal qui a plus de mémoire qu'un éléphant, et il a tendance à réinventer son futur en évitant les crises du passé (on ne rigole pas derrière mon dos quand j'écris, merci !). Mieux, il commence à faire sienne la mémoire de la nature : il sait désormais que cette dernière peut avoir des soubresauts dévastateurs dont il n'avait aucun souvenir. Bref, il travaille à éviter les crises : Alors vas pour le réformisme, sans perdre de vue l'éventualité de déluges toujours en embuscades.

 Mais donc l'humain aurait besoin dans la formalisation de ses cultes, fussent-ils laïques, de cultes acétiques, donc de traversées du désert. Ce qui pose un sérieux problème à l'idée réformiste de Durkheim.

 En effet, celà voudrait dire que son projet ne peut se passer d'alternances politiques formant carême, et que donc le modèle rival libéral-nationaliste est appelé à défaire régulièrement ses avancées, et que son projet serait condamné à faire du sur place dans l'aternance ? Essayons d'être positif quand même, les choses ne sont pas systématiquement détricotées à chaque alternance (Cf. abolition de la peine de mort), et même l'autre bord abonde parfois dans son sens (Cf.: avortement). Mais cela marche aussi dans l'autre sens, le socialisme abonde de plus en plus dans le pragmatisme libéral. Aussi, si la pensée durkheimienne est à la base du socialisme, elle influe aussi sur la droite républicaine qui voit dans son projet une possibilité de gérer rationnellement les transitions sociales dues aux bouleversements brutaux économiques et industriels... Car in fine le libéralisme vise à une régulation rationnelle du social aussi, et n'a que faire des anciennes religions même si pragmatiquement il leur fait des appels du pied.

 Aussi, la vision réformiste de Durkheim ne se mesure pas sur le moyen terme, mais sur le très long terme : La perte de la prégnance religieuse face à la monté de la science depuis Galilée se mesure en siècles, et le monde est loin d'être ne serait-ce que démocratiquement acquis, malgré de lents progrès.

 Comme on dit : "3 pas en avant, 2 pas en arrière, 2 pas su'l'coté 2 pas d'l'aut'coté", l'avancée ne semble pouvoir se faire qu'ainsi et il faut s'attendre encore à de maints reculs sporadiques. Et comme dit Freud à propos des progrès de l'âme humaine, il y a souvent renforcement du symptôme avant sa disparition...

Aléa pasta est.


  Par ailleurs, on s'étonnera aussi de son rationalisme financier : "Juste répartition des richesses" : Ce n'est pas un libéral qui envisage l'appât des bénéfices comme facteur de progrès social, mais voit plutôt une société gérée par les désirs démocratiquement exprimés des collectifs repris par une administration s'efforçant d'y répondre en stimulant les technologies dans le sens souhaité. Les libéraux répondront que les gens votent avec leurs achats, ce à quoi les rationalistes répondront que la consommation est sur-promue publicitairement comme moyen d'accès à un bonheur artificiel assez illusoire, voir dangereux pour l'équilibre écologique de la planète.

 Mais le débat étonnant n'est pas ici. Il l'est plutôt dans le sens où l'économie est une sorte de "marqueur" du Sacré. Un stylo "Bic" n'est qu'un outil de communication, et ne coûte que ce qu'il en coûte de le produire : C'est manifestement un objet profane (en fait pas tout à fait, mais grosso modo quand même), Par contre un "Mont-Blanc" est un stylo de luxe qui est sensé "encensé" son propriétaire : le distinguer par cette marque comme faisant partie du clan des "élus" appelés à réussir (à entrer au paradis terrestre ?). 

 L'argent est un agent qui sert souvent plus à identifier la "valeur" symblolique des objets en terme de sacralisation sociale, que le coût de leur production et commercialisation... Et justement la vision rationaliste de Durkheim sur la juste rémunération fait l'impasse sur cet aspect distinctif entre le profane et le sacré. Or cette distinction est absolument nécessaire dans toute formalisation et équilibre d'un collectif d'après lui. Il y a là une contradiction qu'il faudra bien se résoudre à aborder rationellement, tant que faire se peut en ce domaine.




 Pour ma part, j'opterais plutôt pour un étiquetage différencié des prix.

 Mais ce n'est pas si simple, il est d'abord difficile d'étiqueter tout produit courant et à priori profane. Il s'agirait donc déjà que cet étiquetage différencié concerne les objets d'un certain prix.

 Quoi que, s'il s'agit d'y mettre certaines valeurs, tels que le commerce équitable, le respect écologique, etc. des objets en provenance de pays "à dumping social" pourraient se voir appliquer cet étiquetage.

 Il s'agirait en fait de démarquer la valeur strictement financière des objets de leurs coûts réels. Et quand on parle de coûts réels, on l'envisagera sous un angle "Sacré", c'est à dire en terme des valeurs que l'on estime importantes de respecter dans les échanges humains formant communauté.

 Il s'agit en sorte de marquer l'éthique de production du produit avec des indicateurs : Cela a d'ailleurs déjà commencé, par l'apparition de logos et label de qualité "économie responsable" "bio" ou "commerce équitable". Mais cela relève encore d'initiatives privées pas toujours fiables. Ceci gagnerait à être standardisé et généralisé.

Mais que pourrait-on marquer ? Eh bien tout ce qui a une valeur de respect social et environnemental (mais c'est aussi du social à terme). Donc indiquer, pour chaque produit, des pourcentages (ou catégories A B C...) correspondants :

  1. Au salaire de base de la majorité inférieure des salariés de sa production, par rapport au salaire moyen de la majorité inférieure des 10% de salariés équivalents les mieux payés de part le monde.
  2. Accompagné par un marqueur des conditions de travail (A B C ...)
  3. Un marqueur des conditions écologiques de sa production, idem...
  4. Le pourcentage du coût du transport et de sa commercialisation.
  5. Et la marge bénéficiaire globale dégagée avant réinvestissement, et après.

Un dernier marqueur - mais ça ferait peut-être trop ? - pourrait signifier le sérieux et transparence du pack d'actionaires et montage financier présidant à sa production.

 Bref, les prix seraient toujours libres et pourraient toujours servir de référenciel sacré. Mais chacun saurait au moins précisément ce qu'il en coûte de chaque production... Car le prix global ne dit en général pas grand chose sur leur coût réel en terme de valeurs respectées, ou bafouées.

 Il est évident qu'à prix égal, un produit de luxe, produit par des "petites mains" chèrement payées -personnel de qualité donc - dans de bonnes conditions de production, aura meilleur accueil qu'un produit idem payé au lance pierre dans des conditions déplorables (avec une trop grosse marge bénéficiaire de surcroît : ça sent plus l'escroquerie à la petite semaine que le luxe ainsi).

 Les marges bénéficiaires exorbitantes, répondant à la valeur symbolique de l'objet, passeraient d'autant mieux que l'objet répondrait à des valeurs intrinsèques respectueuses de valeurs suprêmes universellement sacrées.

 Et ce qui est valable pour le luxe vaut aussi pour les produits communs, très souvent aussi sacralisés à la mode du luxe.

Mais au moins ainsi cohabiterait le juste prix à payer, tout en permettant néanmoins de marquer, en le surtaxant, un objet pour sa valeur sacrée - mais en toute connaissance de cause.