Le totémisme moderne (suite)

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Piaculaire ? est-ce que j'ai une gueule de piaculaire ? Peuvent pas parler comme tout le monde ces sociologues... Ethymologiquement : "expiatoire"

Bon en gros, le collectif s'étiole sans les individus qui le composent, d'où l'intérêt de revitaliser l'appartenance au totem commun par des rituels réguliers. Mais aussi pour mieux relancer ce processus il faut symboliser la menace de l'étiolement communautaire par des frayeurs mythiques. Ainsi les cérémonies de la saison des pluies, renouveau de la nature, mais en fait renouveau symbolique du collectif, est précédé de l'attente angoissée de cette délivrance durant la saison sèche et aride. C'est à dire ce qui risque de se produire si le collectif n'arrive pas à se refonder (dessèchement du collectif).

Et si la saison sèche n'existe pas pour symboliser cet assèchement spirituel, aussi bien on l'invente à travers le carême ou le ramadan par exemples. C'est la traversée du désert avec le retour aux mythes païens impies, le déluge, etc.. Les films catastrophes sont ainsi la mythologie moderne scientifique. Une catastrophe s'y annonce. Un savant brillant, mais iconoclaste, connaît la solution, et se heurte aux institutions scientifiques établies. C'est sa traversée du désert, mais il se bat avec acharnement, et on finit in-extrèmis à l'écouter devant l'inefficacité des conceptions classiques. La terre est sauvée et tout le monde exulte de joie et tombe dans les bras l'un l'autre : La communauté scientifique déchirée se réunifie dans l'allégresse. Ouf !... C'est aussi l'histoire des sciences, où tout nouveau concept est d'abord rejeté et vilipendé avant d'emporter l'adhésion commune et générale.

C'est l'empire du mal, du malin et des forces obscures qui menacent la cohésion du groupe et sa pérennité in fine.

Pas besoin de vous faire un dessein sur les boucs émissaires : Les roumains n'ont jamais été une menace pour la cohésion nationale, par contre les tensions liées à la crise risquent de faire imploser la société : Il fallut donc un dérivatif pour exprimer l'agressivité liée à ces tensions sans exacerber les rivalités internes, et c'est à ça que servent les boucs émissaires étrangers à la communauté. (N.B. : en fait le débat sur l'identité nationale avait fait des dégâts chez les français musulmans désormais intégrés, et aussi électeurs, il fallait d'autres boucs émissaires non français et non électeurs pour apaiser les tensions ainsi exacerbées entre français de confessions différentes, et ça tombait bien les arabes n'aiment guère les Roms - faut pas croire, mais Sarko avait de bons sociologues à son service, enfin pas trop bons quand même, franchement ? Parce que la sociologie dénonce ces dérives, alors qu'eux s'en servent pour manipuler les masses, et ça se voit comme le nez au milieu de la figure).

Bien, là la place manque pour faire un tour exhaustif du piaculaire lié au mythe de la désintégration sociale dûe au manque de ferveur collective.

Alors en gros c'est quoi ? A chaque fois qu'on évoque un dysfonctionnement social pouvant provoquer son délitement, du pervers du coin au réchauffement climatique, on évoque la désintégration sociale en fait. Non que le pervers ou le réchauffement n'existent pas, mais par exemple nos enfants ont énormément plus de risques d'être victimes d'accident de la circulation que d'un pervers, mais la charge symbolique pour le collectif dans la transgression d'un tabou y est plus forte. Le message est avant tout "Attention à ne pas transgresser les tabous qui forment le ciment de notre communauté", "c'est abominablement condamnable : Et voyez donc ce qu'il advient alors" ce n'est pas tant l'enfant qui est bousillé, que la sérénité du collectif dans ses capacités à transmettre ses valeurs aux futures générations sans les compromettre. (Houlà, ça fume dans la cambuse, vite un seau d'eau pour refroidir tout ça moussaillon).

Chômage, perspectives économiques, écologiques, etc. qui ont leurs réalités intrinsèques, mais aussi une charge symbolique et métaphorique quand aux mythes fondateurs de la collectivité. La difficulté consiste à bien séparer les deux niveaux de lecture : Le fait réel et ses enjeux réels, et sa charge émotionnelle symbolique pour la cohésion sociale mythologiquement structurée.

Tout ce qui est de l'ordre du dysfonctionnement y renvoie : Dans un monde cohérent, où la cohésion sociale est sans faute s'entend, tout devrait tourner rond. Donc (!?) le moindre accroc est potentiellement symbole de dysfonctionnement religieux, d'où l'idée de cantonner le mal à des causes extérieures à la communauté qui lui échappent et atteignent les individus au cas par cas sans en affecter le tout. La personne atteinte par l'accroc maléfique est plus ou moins pestiférée, et ne peut rejoindre la communauté que par des rituels purificateurs individualisés : C'est alors l'affaire des confesseurs, exorcistes, mages, rebouteux, médecins, psy. (censés exorcisés eux même), d'extirper individuellement le mal en chacun, mal individuel donc épargnant le collectif. Ach ! Quid des licenciements collectifs... mais promis juré, chaque cas sera traité individuellement, ce ne sera plus un problème collectif menaçant la cohésion commune.

La justice ainsi traite les accros individuels au cas par cas : L'injustice n'est que la transgression des tabous à respecter individuellement. Il n'y a pas pour elle d'injustice systémique, qui découlerait d'un déséquilibre global dans la mise en place des tabous.

Le dysfonctionnement y est toujours individualisé (fussent sur une "personne morale" telle qu'une entreprise, mais aussi souvent avec des responsabilités individuelles internes).

Notons au passage qu'en France il y a différentiation entre justice ordinaire individualiste, et justice administrative (de la responsabilité de l'Etat, c'est à dire démocratiquement collective) : L'Etat (collectif) ne peut y être jugé que par lui même en s'auto-condamnant de ses propres transgressions des tabous qu'il a lui-même mis en place. Logique sociologiquement, où la collectivité est sencée être à la place de Dieu, ce dernier ne peut être jugé que par lui même (dé-sacralisons l'Etat).




Cas particulier de la politique : Le réformisme dans une impasse ?

 Mais donc l'humain aurait besoin dans la formalisation de ses cultes, fussent-ils laïcs, de rites acétiques, donc de traversées du désert. Ce qui pose un sérieux problème à l'idée sociale réformiste de Durkheim.

En effet, cela voudrait dire que son projet ne peut se passer d'alternance politique formant carême, et que donc le modèle rival libéral-nationaliste est appeler à défaire régulièrement ses avancées. Que son projet est appelé à faire du sur place dans l'aternance, ou rituel acétique de traversé du désert ?... Même le libéralisme fomenterait lui-même ses propres traversées du désert à travers ses crises économiques qu'il se crée tout seul comme un grand.




 Rituels négatifs ou positifs ?

Mais les rites acétiques dits "négatifs" finissent par faire rituels "positifs" : Ainsi faire carême ou Ramadan, c'est se purifier pour s'attacher la mansuétude des Dieux afin qu'ils protègent le groupe. C'est sensé amener le collectif sur le chemin de la rédemption, la régénérescence ainsi (Cf. : Rituels de la pluie). Expiatoires, on vous dit.

Les cultes modernes ne se veulent plus du tout cycliques en théorie. En pratique ils le restent, puisque les rituels y restent cycliques. Mais l'idéologie repose sur l'idée d'un seul cycle contrairement aux croyances d'origine : Il y eut un début (la genèse), et il y aura une fin apocalyptique et définitive amenant à la résurrection collective au paradis (saison des pluies toujours).

Et cette théologie place la vie et l'humanité dans l'entre deux, c'est à dire en pleine saison sèche : Nous sommes sur terre pour faire notre deuil du paradis perdu : Son retour, la saison des pluies, c'est pour après l'apocalypse !

Durkheim insistait sur l'importance de l'effervescence, voir folie, dans les rituels de régénération collective. Et cette effervescence fait un peu défaut dans les cultes modernes. Et c'est logique : Car ces cultes nagent en pleine ambivalence.

En effet leurs rituels ont pour fonction intrinsèque de revitaliser le collectif (généralement dans la joie du retour de la saison des pluies-régénérescence du totem), mais parallèlement dénient tout retour positif (Cf. la pluie) dans le monde terrestre : Le mal est sur terre, le bien est dans l'au-delà. (très Cathare tout ça). Donc il n'y a pas à fêter prématurément un retour de la pluie non prévu en soi ici et maintenant.

En quoi plus on ferait carême sur terre, plus on aurait de chance de retrouver la pluie régénératrice dans un autre monde. A ce petit jeu désopilant, le puritanisme protestant est le champion, et le pire est que ça marche : Ainsi le travail, ou dur labeur, est le signe d'une traversée du désert qui sera d'autant plus "productive" que réalisée aridement (avec le plus grand sérieux et le minimum de joie).

 Accessoirement les retombées positives de ce travail acharné sont vécus comme de simples encouragements divins : Ce ne sont tant les conséquences d'un sérieux labeur, mais un simple avant goût de ce que sera l'au-delà si on continue ainsi. On ne doit pas en attendre plus de retombées en ce bas-monde. D'où : à supposer que le travail ne porte pas de fruit : c'est normal, car nous restons fondamentalement en saison sèche... Pas de découragement en cela : On est sur terre pour expier notre faute originelle, et le travail est là pour ça. Le culte protestant reste dans cette sobre et insipide logique dans ses ritualisassions, mais les autres ne sont pas loin. Il y a même un ascétisme au second degré dedans : Normalement la foi doit apporter joie et réconfort, mais ce serait du paradis avant l'heure, à proscrire donc... Il est de bon ton de douter, c'est à dire de se priver de la béatitude jouissive d'une foi sans faille. Le désenchantement n'est pas tant une conséquence de la démystification du sacré par la science, qu'un accomplissement piaculaire ultime. Et de fait la science n'est qu'une épreuve expiatoire de plus dans le parcours aride du croyant : Sa foi est d'autant plus méritoire ainsi. *

Soyons iconoclastes jusqu'au bout : L'athéisme puritain serait même une hypertrophie de cette logique, à la limite plus de foi du tout, plus de paradis in fine. Sauf qu'évidemment que reste-t-il à l'humain comme perspective paradisiaque : Le bonheur de vivre ici et maintenant, du moins le plus vite possible, et là ça n'est plus très acétique. Heureusement quand on a pas encore bien digéré sa culture judéo-chrétienne on peut rester dans un ascétisme du style : "la vie est une absurdité sans destinée, dont joies et peines ne sont que des avatars insignifiants". La faute à expier n'existe pas soit, mais nous devons assumer le non sens de la vie en soi, dû à l'ivresse initiale du Monstre. Argh ! ça c'est de l'ascétisme, on explose le concept de détachement bouddhique.

Deuil :

Précisons le concept : Un bon nombre de rites "piaculaires" sont liés aux rituels de deuil. Le deuil est le prototype de l'affaiblissement de la communauté par amputation d'un de ses membres : Un seul être nous manque et tout s'étiole autour de nous, mais surtout cela devient le symbole de l'étiolement social. Les rituels sont ainsi de l'ordre de l'expiation. Aucune faute en soi, mais quelque part il nous faut quand même le signifier clairement. Les membres du groupe se doivent de réaffirmer que personne ne souhaitait cette disparition d'une partie de l'âme du groupe dont un de ses membres était habité : les défauts du défunt sont ainsi gommés, ou excusés, au profit de ses grandes qualités sociales. Ce qui est célébré ce sont avant tout la nécessité de souscrire à la solidarité de groupe. Un membre du groupe disparaît, mais le groupe resserre ses liens à cette occasion en célébrant cette nécessité : Les repas d'enterrement commencent généralement dans la tristesse due à la disparition de l'être cher, mais finissent dans l'alégresse de la communauté ainsi refondée par la ritualisation du deuil.

Au fond la "faute" originelle serait celle de laisser tomber le collectif, et le culte ascétique consiste essentiellement à démontrer et redémontrer que chacun est près à se sacrifier pour lui. En général il suffit de signifier "évidemment" en rajoutant aussitôt "si le besoin s'en faisait sentir". Mais bien entendu le dire est un peu facile, il faut donc le démontrer concrêtement. Mais aussi il faut bien une bonne raison à cela, et quoi de mieux qu'une bonne menace bien réelle dans le concrêt. Aussi on peut sérieusement se poser la question si la crise ou la menace n'est pas bien souvent imaginaire ou grossie, voir même fabriquée de toute pièce, afin de servir de prétexte à réaffirmer l'attachement de chacun au groupe ?

En période d'abondance (cf. saison des pluies), la solidarité de groupe n'a pas tant à être affirmée puisque par définition le totem se porte bien "tout seul" par l'effervescence de la société que chacun célèbre dans la joie : Il est alors facile de se réclamer d'un totem qui nous comble, et les rituels "positifs" ne sont pas tant une charge, et surtout sont très largement compensés par les supposées retombées positives du totem pour chacun. Mais l'angoisse collective saisit alors le collectif : Et si c'était moins prolifiquement facile serions nous toujours prêts à célébrer notre totem en nous sacrifiant pour lui. La meilleure façon de le savoir est de se confronter à la situation soit en l'imaginant, soit de façon plus convaincante en nous confrontant avec une situation réelle de traversée du désert. 

D'où la question : Les crises sont-elles si réelles que cela ? Ou ne sont-elles qu'une mise en scène artificielle inconsciente de nos angoisses collectives de délitement social ?

L'impérieuse nécessité de l'ascétisme est-elle toujours de l'ordre rationnel, ou idéologique ?

Notons ici toute l'ambiguité de certains sociologues à la solde de l'économie et des politiques. Pour eux puisque "ça marche" économiquement et politiquement, autant adouber cette idéologie telle qu'elle - plutôt que d'essayer d'en promouvoir une nouvelle, aléatoire, dont on ne connaît les effets à terme (Cf. communisme, rationalisme, etc.) -.

En fait, ils ne croient pas en la théologie de base, mais croient en sa capacité idéologique à engager une "bonne" dynamique sociale au vu des résultats : C'est une croyance au second degré, et un conservatisme idéologique.

Ainsi dans la crise économique que nous traversons, il est bon de travailler stoïquement à rétablir les équilibres "naturels" sans rien attendre en retour dans l'immédiat... voir même à terme : émergences de nouvelles puissances économiques entre temps, amenant une raréfactions des matières premières accrues, et l'accélération des cataclysmes écologiques... Une vie définitivement ascétique, quoi...

En gros les cultes modernes ne nous proposent qu'aridité et stoïcisme sur terre... Enfin pas tout à fait : On a droit à quelques menus plaisirs, mais de façon quasi hygiénique : Il faut bien entretenir le moral pour supporter l'épreuve de cette vie d'acèse.

Pour mieux repérer ce qui est de l'ordre des rites "négatifs", en fait tout ce qui est de l'ordre du sacrifice expiatoire demandé aux ouailles en fait partie : Jusqu'au sacrifice de sa vie... Heureusement qu'il y a des étrangers pour expier à notre place : externalisation de la faute oblige.

La guerre, le djahad, les sacrifices humains, souvent sur fond de racisme, ne sont en sorte que des rituels de réaffirmation que cette vie n'est qu'assèchement inintérressant en regard de la prolifique suivante.

L'humain primitif était habité par l'âme de son collectif qui refondait le lien par l'exaltation, le moderne refonde le lien sur l'abnégation expiatoire. Les politiques cherchent systématiquement à remettre du réenchantement dans leur politique en suivant les principes de Durkheim sur l'exaltation sociale consacrée, et je dirais tant mieux ; Néanmoins ils sous estiment les potentialités des cultes expiatoires en cela (quoi qu'ils arrivent aussi très bien à nous le faire valoir après élection : je vous ai fait miroiter une terre promise, mais il y a le désert à traverser avant).

Bon à ce point je me fais néo-durkheimien : Promettre la saison des pluies dans l'au-delà signifie en soi que la refondation de la communauté humaine n'est pas pour ce monde, mais pour un autre. Bon, évidemment tout ceci n'est que de l'ordre du métaphorique, les différents plans d'existences sont ceux du prôfane et du sacré bien entendu, néanmoins ça a son importance idéologique, non négligeable intrinsèquement.

La vie terrestre c'est le profane aride et désenchanté, et l' "au-delà" ne se situe pas dans un après mythique, mais bel et bien dans un "ici & maintenant" à un niveau collectif transcendé : La collectivité humaine n'a jamais été aussi dynamique qu'actuellement, quoiqu'à double tranchant. La bonne santé de l'humanité réclamerait ainsi que les humains s'angoissent pour se contraindre. Mais tout ceci fonctionne sur un mode purement sensible, intuitif evec toutes ses dérives, et pas très rationnel quand à son implantation dans le réel. On peut même parfois se demander si le réel ne fonctionne pas souvent comme une construction essentiellement imaginaire pour l'humain, au moins au niveau économique et social.

L'humanité aurait pris la place de Dieu dans sa toute puissance sur ce qui l'entoure : On n'a jamais dit qu'être tout puissant était forcément bénéfique et évident en soi quand on manque à ce point d'omniscience et de claivoyance.

 * Pour le plaisir : Prenons le costume masculin, du temps des monarques, la valeur du totem qu'ils représentaient s'illustraient dans l'exubérance vestimentaire la plus tape à l'oeil. Désormais le terne costume 3 pièces est de rigueur ; avec tout juste une cravate en fantaisie ? Que nenni la cravate est sensée représenter l'université dans laquelle on a fait son parcours initiatique par un dur labeur intellectuel tout en acèse.

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