Le Totémisme moderne (suite)

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 Pour cimenter toute communauté, il faut donc un totem. Mais un totem ne s'investit que par ses qualités quasi magiques de ciment social précisément.

Cette "magie" s'illustre dans la mythologie attachée au totem.

 Prenons le clan du kangourou (j'aime bien ce clan plein de ressorts), son idéologie veut que chaque membre du clan soit habité par l'âme du grand ancêtre mi-humain mi-kangourou. Alors là, c'est idiot à priori : Toute mythologie a un arrière plan métaphorique sans lequel elle ne tient pas.

 La valeur essentielle de cette mythologie réside dans l'idée que chacun participe d'une âme commune, et que l'anéantissement de cette âme commune signerait l'anéantissement de la communauté. Point.

Bref, il est impératif que chacun participe aux rituels de revitalisation de cette âme commune.

C'est la croyance primordiale de toute communauté constituée.

 On notera que la valeur accordée à l'âme en question n'a aucune espèce d'importance : Une âme de kangourou ?!?  Le clan voisin a d'ailleurs une âme de perroquet, et l'autre une âme de serpent... Débile !

 L'âme n'a qu'une qualité en elle même, c'est d'être commune : Peu importe qu'elle soit de kangourou, perroquet ou serpent, mais on pourrait dire aussi juive, chrétienne, musulmane, française, allemande, communiste, ou démocrate.

 Là on s'insurgerait volontiers, être chrétien, musulman, athée, démocrate ou communiste, ce n'est pas pareil. Oui, comme dire qu'être kangourou ou perroquet ce soit pareil provoquerait des réactions indignées dans les deux communautés. Les valeurs intrinsèques de chaque communauté sont sacrées et ne peuvent absolument pas être remises en cause en étant assimilées à celles de leurs voisines : " Ah ! C'est quand même autre chose quand même ! ".

Ah ! Là, je sens que ça coince.

 Bon je concède que la rationalisation des croyances dans les cultes modernes a fini tout de même par dégager des valeurs philosophiques réelles et différenciées au sein de ces différents cultes.

Néanmoins, ceci continue de se passer à deux niveaux distincts :

  • Le premier est que de toute façon l'âme d'un collectif se doit d'être rédhibitoirement insoluble dans celle de sa voisine, et peu importe alors la teneur de cette âme (kangourou, perroquet, chrétienne, ou communiste :. On notera que juifs et chrétiens sont sensé honorer le même dieu, et avoir quelques valeurs communes, mais chacun des groupes est d'accord pour dire qu'il est fondamentalement différent de l'autre et qu'on ne peut les confondre.)
  • Le second réside dans ce que la rationalisation philosophique de ces différences a fini par produire du sens à la limite de la pertinence. A la limite, parce que ces philosophies restent plus prétextes à différentiation que réalités intrinsèques. Ainsi où sont "l'amour du prochain" et "tendre l'autre joue" dans l'inquisition, les croisades chrétiennes ou chez les conquistadores esclavagistes ? Où est "le paradis prolétarien" dans le communisme ? "Le pouvoir des électeurs" qui se dilue dans le pouvoir de la finance dans les démocraties ? 

 La fonction essentielle de l'âme est de former une communauté, et ses prétextes philosophiques volent en éclats devant la nécessite de la communauté à rester unie face aux menaces supposées. Ici les théologies iconoclastes risquait de faire éclater la chrétienté ; Là, l'Islam empèchait les chrétiens d'aller faire leurs rituels de revitalisation de la foi à Jérusalem (pèlerinage sacré) ; Là encore, le doute sur l'adhésion des masses à l'idéal communiste lui fait assujettir les masses plutôt que de les libérer ; Enfin la démocratie ne tient que par l'intérêt individuel à sa sécurité matérielle, subordonnée à la bonne santé économique, et se vend donc à ses spécialistes présupposés ; etc...

 Bref, les prétextes philosophiques ne tiennent jamais dès lors que le spectre du délitement communautaire apparaît à l'horizon. Ceci dit, personnellement, je tends à renvoyer chacune de ces philosophies transcendantales (sociologiquement) à leurs cotés humanistes... Parce que fondamentalement, mieux vaut les tirer du "bon coté" en agissant sur leurs propres ressorts internes que sont leurs valeurs de respect de l'humain en chacune d'elle, tout en sachant très bien ce qu'il en est des valeurs prétextes et de leur trahisons potentielles ; Car ces "religions" se doivent de sauver au moins les apparences quand au respect supposé de leurs croyances en interne.

 Nous en revenons donc aux cotés illusoires et métaphoriques des mythologies attachées à l'édification des totems, idéologique dira-t-on pour les cultes modernes.

L'important est dans la métaphore, le symbolique.

 Reprenons le rituel de célébration du retour de la saison des pluies. "Rationnellement" les aborigènes disent initier le renouveau de la nature, par des danses de la pluie par exemple, qui va permettre à leur totem (animalier ou céréalier généralement) de reprospèrer et de se reproduire, de se revitaliser en somme. En fait ils n'initient évidemment rien du tout de ce coté : ça se fait tout seul. Par contre ils initient bien le renouveau communautaire, à travers sa revitalisation par ces rituels de revitalisation de la nature. En somme le totem, non tant comme animal ou céréale mais comme symbole du ciment communautaire, se trouve bien revitalisé.

 Bref, l'animal ou la céréale totem ne doivent pas être pris au premier degré, mais en tant que pure métaphore du ciment communautaire en lui même.

Mais dirions nous, il en est de même pour toute idéologisme formant totem pour une communauté moderne. Derrière les apparentes raisons de leurs rituels censés célébrer leurs valeurs, il faut décrypter ce qui est de la raison première et profonde de leur nécessité : La cohésion sociale à travers la métaphore de ses totems.

Par exemple, je suis pastafarien : J'adhère totalement à un totem qui est le dieu Monstre en Spaghetti Volant. Mais en même temps je ne crois pas un seul instant à la réalité matérielle de sa présence, me concentrant sur sa pure valeur symbolique. Il n'est que pure métaphore totémique d'une communauté qui se méfie de tout dogme préétabli et gravé dans le marbre. En même temps il a un but et une idéologie, "Combattre folies et absurdités religieuses", mais aussi bien cette idéologie se dissout en elle même : "combattre folies et absurdités religieuses" ne mène-t-il pas tout droit à des croisades fanatiques qu'il dénonce au départ ?

Aussi, le prétexte philosophique à former totem se mord la queue, et se dissout de lui-même ne laissant place qu'à la pure métaphore totémique facétieuse formant néanmoins communauté.

Je suis toujours aussi émerveillé devant la pureté inaltérable de ce totem absolu. J'en fais trop ? Un peu que j'en fais trop et heureusement. Trop peu, et ça pourrait rentrer dans un concept philosophique prétexte à totémisation pure et dure, niant son métaphorisme. La métaphore n'est pleinement explicite que si elle est carrément outrancière. c'est d'ailleurs sans doute pour cela que les mythologies sont en général totalement absurdes.

Ce que je veux souligner ici, c'est que quel que soit la philosophie d'un sacré ciment communautaire, il ne faut jamais perdre de vue que sa fonction première est de faire ciment, pas de s'auto justifier comme étant valable intrinsèquement. Que même éventuellement cette philosophie se contredira facilement totalement pour garder cette fonction première. Il faut constamment garder cette idée à l'esprit, pour comprendre et anticiper les dérives.




 Bien ! Les croyances s'expriment donc dans les mythologies afférentes, et ces mythologies étaient primitivement théâtralisées dans les manifestations religieuses par leur mise en scène en piécettes, contes et récits fantasmagoriques, le tout accompagné de chants et de danses pour mieux marquer les esprits de leur caractère sacré. Ainsi l'art et la culture était initialement entièrement dévolus au sacré et exclus du profane. Durkheim disait qu'une partie avait fini par s'nvestir dans le profane dans la modernité, mais en fait il se trompe, car quand un artiste essaye de transmettre quoi que ce soit, c'est quelque chose de l'ordre de l'âme collective auquel il cherche à faire échos chez ses congénères. On est toujours bien dans le sacré, même si c'est du sacré d'apparence laïque.

Aussi Durkheim faisait-il remarquer que dans le système totémique, ce qui était sacré pour un clan était profane pour les autres et inversement, et que, en faisant la somme de tout ce qui était sacré pour un clan ou pour les autres, on arrivait à ce que toute chose existante soit finalement sacrée soit pour l'un soit pour l'autre, inversement tout était profane soit pour l'un soit pour l'autre.

Bref, tout ce qui touche à la culture et à l'art est de l'ordre du sacré totémique ; maintenant définir à quel totem précis ils souscrivent ici ou là n'est pas chose aisée. Certains célèbrent le Dieu "Amour" les autres le Dieu "Pouvoir" etc.. Mais aussi donc ce qui est sacré pour l'un ne ne l'est pas forcément pour le voisin.

En somme en matière de culture et de sacré, tout est sacré ou profane suivant le point de vue où l'on se situe, les totems dans lesquels on abondent (en ce sens la sociologie ne peut être neutre car elle est nécessairement sacrée à un certain niveau).

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