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III

Généralisation de la réincarnation du principe totémique dans l'âme

Ici Durkheim démontre cette généralisation par maint exemples ethnologiques (quasi-intégral ici pour le plaisir) :

Dans ce qui précède, il est vrai, la doctrine de la réincarnation n'a été étudiée que dans les tribus de l'Australie centrale ; on pourrait donc juger trop étroites les bases sur lesquelles repose notre inférence. Mais ... l'expérience a une portée qui s'étend au delà des sociétés que nous avons directement observées. De plus, les faits abondent qui établissent que les mêmes conceptions ou des conceptions analogues se rencontrent sur les points les plus divers de l'Australie ... On les retrouve jusqu'en Amérique.

Dans l'Australie méridionale, Howitt les signale chez les Dieri. Le mot de Mura-mura, que Gason traduisait par Bon-Esprit et où il croyait voir exprimée la croyance en un dieu créateur, est, en réalité, un nom collectif qui désigne la multitude des ancêtres que le mythe place à l'origine de la tribu. Ils continuent à exister aujourd'hui comme autrefois. « On croit qu'ils habitent dans des arbres qui, pour cette raison, sont sacrés ». Certaines dispositions du sol, des rochers, des sources sont identifiées avec ces Muramura qui, par conséquent, ressemblent singulièrement aux Altjirangamitjina des Arunta. Les Kurnai du Gippsland, bien qu'il n'existe plus chez eux que des vestiges de totémisme, croient également en l'existence d'ancêtres appelés Muk-Kurnai, et qu'ils conçoivent comme des êtres intermédiaires entre l'homme et l'animal. Chez les Nimbaldi, Taplin a observé une théorie de la conception qui rappelle celle que Strehlow prête aux Arunta. Dans l'État de Victoria, chez les Wotjobaluk, nous trouvons intégralement la croyance en la réincarnation. « Les esprits des morts, dit Mathews, s'assemblent dans les miyur de leur clans respectifs ; ils en sortent pour naître à nouveau sous forme humaine quand une occasion favorable se présente ». Mathews affirme même que «la croyance à la réincarnation ou à la transmi­gra­tion des âmes est fortement enracinée dans toutes les tribus australiennes ».

Si nous passons dans les régions septentrionales, nous trouvons au nord-ouest, chez les Niol-Niol, la pure doctrine des Arunta : toute naissance est attribuée à l'incarnation d'une âme préexistante qui s'introduit dans un corps de femme. Dans le Queensland du Nord, des mythes, qui ne diffèrent des précédents que dans la forme, traduisent exactement les mêmes idées. Dans les tribus de la rivière Pennefather, on croit que tout homme a deux âmes: l'une, appelée ngai, réside dans le cœur, l'autre, choi, reste dans le placenta. Aussitôt après la naissance, le placenta est enterré en un lieu consacré. Un génie particulier, nommé Anje-a, qui est préposé au phénomène de la procréation, va recueillir ce choi et le conserve jusqu'à ce que l'enfant, devenu adulte, se soit marié. Quand le moment est venu de lui donner un fils, Anje-a prélève une parcelle du choi de cet homme, l'insère dans l'embryon qu'il fabrique et qu'il introduit dans le sein de la mère. C'est donc avec l'âme du père qu'est faite celle de l'enfant. Il est vrai que celui-ci ne reçoit pas tout d'abord l'intégralité de l'âme paternelle, car le ngai continue à rester dans le cœur du père tant que ce dernier est en vie. Mais quand il meurt, le ngai, libéré, va, lui aussi, s'incarner dans le corps des enfants; il se répartit également entre eux s'il y en a plusieurs. Il y a ainsi une parfaite continuité spirituelle entre les générations ; c'est la même âme qui se transmet du père aux enfants et de ceux-ci à leurs enfants, et cette âme unique, toujours identique à elle-même malgré ses divisions et ses subdivisions successives, c'est celle qui animait à l'origine des choses le premier ancêtre. Entre cette théorie et celle des tribus du centre il n'y a qu'une seule différence de quelque importance; c'est qu'ici la réincarnation est l’œuvre non des ancêtres eux-mêmes, mais d'un génie spécial, professionnellement préposé à cette fonction. Mais il semble bien que ce génie soit le produit d'un syncrétisme qui a fait fusionner en une seule et même figure les figures multiples des premiers ancêtres. Ce qui rend cette hypothèse au moins vraisemblable, c'est que le mot Anje-a et celui d'Anjir sont évidemment très proches parents; or le second désigne le premier homme, l'ancêtre initial de qui tous les hommes seraient issus.

Les mêmes idées se retrouvent dans les tribus indiennes de l'Amérique. Chez les Tlinkit, dit Krause, les âmes des trépassés passent pour revenir sur terre et pour s'introduire dans le corps des femmes enceintes de leur famille. « Quand donc une femme, pendant sa grossesse, rêve de quelque parent décédé, elle croit que l'âme de ce dernier a pénétré en elle. Si le nouveau-né présente quelque signe caractéristique qu'avait déjà le défunt, on considère qu'il est le défunt lui-même, revenu sur terre, et on lui donne le nom de ce dernier. » Cette croyance est également générale chez les Haida. C'est la shamane qui révèle quel est le parent qui s'est réincarné dans l'enfant et, par conséquent, quel nom ce dernier doit porter. Chez les Kwakiutl, on croit que le dernier mort revient à la vie dans la personne du premier enfant qui naît dans la famille. Il en est de même chez les Hurons, les Iroquois, les Tinneh et dans beaucoup d'autres tribus des États-Unis.

La généralité de ces conceptions s'étend naturellement à la conclusion que nous en avons déduite, c'est-à-dire à l'explication que nous avons proposée de l'idée de l'âme. La portée générale en est, d'ailleurs, confirmée par les faits suivants.

Nous savons que chaque individu recèle en lui quelque chose de la force anonyme qui est diffuse dans l'espèce sacrée ; il est, lui-même, membre de cette espèce. Mais ce n'est pas en tant qu'être empirique et sensible ; car, en dépit des dessins et des signes symboliques dont il décore son corps, il n'a, sous ce rapport, rien qui rappelle la forme d'un animal ou d'une plante. C'est donc qu'il existe en lui un autre être en qui il ne laisse pas de se reconnaître, mais qu'il se représente sous les espèces d'un animal ou d'un végétal. N'est-il pas évident que ce double ne peut être que l'âme, puisque l'âme est déjà, par elle-même, un double du sujet qu'elle anime ? Ce qui achève de justifier cette identification, c'est que les organes où s'incarne plus éminemment le fragment de principe totémique que contient chaque individu sont aussi ceux où l'âme réside. C'est le cas du sang. Il y a dans le sang quelque chose de la nature du totem, comme le prouve le rôle qu'il joue dans les cérémonies totémiques. Mais en même temps, le sang est un des sièges de l'âme ; ou plutôt c'est l'âme même vue du dehors. Quand le sang fuit, la vie s'écoule et, du même coup, l'âme s'échappe.

L'âme se confond avec le principe sacré qui est immanent au sang. (aujourdui encore on analyse l'ADN contenu dans le sang pour établir les filiations génétiques, qui ne sont qu'une façon de redire que l'âme des ancètres perdurent dans le sang, et offre au parent génértique un "droit naturel" à transmettre cette "âme" par l'éducation)

D'un autre côté, si notre explication est fondée, le principe totémique, en pénétrant, comme nous le supposons, dans l'individu, doit y garder une certaine autonomie puisqu'il est spécifiquement distinct du soi et en qui il s'incarne. Or c'est précisément ce que Howitt dit avoir observé chez les Yuin : « Que, dans ces tribus, dit-il, le totem soit conçu comme constituant, en quelque manière, une partie de l'homme... Celui-ci me raconta que, il y a de cela quelques années, un individu du clan des lézards dentelés (lace-lizards) lui envoya son totem tandis qu'il dormait. Le totem pénétra dans la gorge du dormeur dont il mangea presque le totem, lequel résidait dans la poitrine ; ce qui faillit déterminer la mort. » Il est donc bien vrai que le totem se fragmente en s'individualisant et que chacune des parcelles qui se détachent ainsi joue le rôle d'un esprit, d'une âme qui réside dans le corps.

Mais voici des faits plus directement démonstratifs. Si l'âme n'est que le principe totémique individualisé, elle doit au moins dans certains cas, soutenir des rapports plus ou moins étroits avec l'espèce animale ou végétale dont le totem reproduit la forme. Et en effet, « Les GeaweGal (tribu de la Nouvelle-Galles du Sud) croient que chacun a en soi une affinité pour l'esprit de quelque oiseau, bête ou reptile. Non pas que l'individu soit censé être descendu de cet animal; mais on estime qu'il y a une parenté entre l'esprit qui anime l'homme et l'esprit de l'animal ».

Il y a même des cas où l'âme passe pour émaner immédiatement du végétal ou de l'animal qui sert de totem. Chez les Arunta, d'après Strehlow, quand une femme a abondamment mangé d'un fruit, on croit qu'elle donnera le jour à un enfant qui aura ce fruit pour totem. Si, au moment où elle a senti les premiers tressaillements de l'enfant, elle regardait un kangorou, on croit qu'un ratapa de kangourou a pénétré son corps et l'a fécondée. H. Basedow a rapporté le même fait des Wogait. Nous savons, d'autre part, que le ratapa et l'âme sont choses à peu près indistinctes. Or, on n'aurait pas pu attribuer à l'âme une telle origine, si l'on ne pensait pas qu'elle est faite de la même substance que les animaux ou les végétaux de l'espèce totémique.

Aussi l'âme est-elle souvent représentée sous forme animale. On sait que, dans les soci­tés inférieures, la mort n'est jamais considérée comme un événement naturel, dû à l'action de causes purement physiques ; on l'attribue généralement aux maléfices de quelque sorcier. Dans un grand nombre de tribus australiennes, pour déterminer quel est l'auteur responsable de ce meurtre, on part de ce principe que, cédant à une sorte de nécessité, l'âme du meurtrier vient inévitablement visiter sa victime. C'est pourquoi on dispose le corps sur un échafa­dage; puis, sous le cadavre et tout autour, on aplanit soigneusement la terre de manière à ce que la moindre marque y devienne aisément perceptible. On revient le lende­main ; si, dans l'intervalle, un animal a passé par là, on en peut facilement reconnaître les traces. Leur forme révèle l'espèce à laquelle il appartient et, de là, on infère le groupe social dont fait partie le coupable. On dit que c'est un homme de telle classe ou de tel clan selon que l'animal est un totem de ce clan ou de cette classe. C'est donc que l'âme est censée être venue sous la figure de l'animal totémique.

Dans d'autres sociétés, où le totémisme est affaibli ou a disparu, l'âme continue cependant à être pensée sous forme animale. Les indigènes du Cap Bedford (Queensland du Nord), croient que l'enfant, au moment oh il entre dans le corps de la mère, est un courlis si c'est une fille, un serpent si c'est un garçon. Il ne prend qu'ensuite forme humaine. Beaucoup d'Indiens de l'Amérique du Nord, dit le prince de Wied, disent qu'ils ont un animal dans le corps. Les Bororo du Brésil se figurent leur âme sous l'aspect d'un oiseau et, pour cette raison, ils croient être des oiseaux de cette même variété. Ailleurs, elle est conçue comme un serpent, un lézard, une mouche, une abeille, etc..

Mais c'est surtout après la mort que cette nature animale de l'âme se manifeste. Pendant la vie, ce caractère est comme partiellement voilé par la forme même du corps humain. Mais, une fois que la mort l'a mise en liberté, elle redevient elle-même. Chez les Omaha, dans deux au moins des clans du buffle, on croit que les âmes des morts s'en vont rejoindre les buffles, leurs ancêtres. Les Hopi sont divisés en un certain nombre de clans, dont les ancêtres étaient des animaux ou des êtres à forme animale. Or, rapporte Schoolcraft, ils disent qu'à la mort ils reprennent leur forme originelle ; chacun d'eux redevient un ours, un cerf, selon le clan auquel il appartient. Très souvent, l'âme passe pour se réincarner dans un corps d'animal. C'est de là très vraisemblablement qu'est venue la doctrine, si répandue, de la métempsychose. Nous avons vu combien Tylor est embarrassé pour en rendre compte. Si l'âme est un principe essentiellement humain, quoi de plus singulier, en effet, que cette prédilection marquée qu'elle manifeste, dans un si grand nombre de sociétés, pour la forme animale ? Tout s'explique, au contraire, si, par sa constitution même, l'âme est proche parente de l'animal : car alors, en revenant, après la vie, au monde de l'animalité, elle ne fait que retourner à sa véritable nature. Ainsi, la généralité de la croyance à la métempsychose est une nouvelle preuve que les éléments constitutifs de l'idée d'âme ont été principalement empruntés au règne animal, comme le suppose la théorie que nous venons d'exposer.

 

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