<<< . << . <. .Pages-paragraphes.précédents . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Pages-paragraphes.suivants. .> . >> . >>>

Je réécris ici le commentaire que je fis en introduction à la conclusion du livre, pour mieux resituer la forme d'expression de Durkheim quant à sa pensée :

Se dégage une sorte de malaise dans ces conclusions par leur flou artistique : à savoir que les choses y sont dites sans y être assénées comme elles le mériteraient. Durkheim est un réformiste et non un révolutionnaire qui ferait table rase du passé :

Un de ses constats de base est de démonstrer que la pensée scientifique découle de la pensée religieuse, d'où aussi la pensée sociologique, et que donc il n'y aurait que des nuances de niveau dans l'interprétation du monde par ces deux approches. Néanmoins pour nous il y a rupture épisthémologique entre ces deux modes de pensée, même si l'une découle de l'autre.

Ainsi les concepts de Durkheim sur les équivalences "Mouvements Sociaux = Religions", sont pour nous révolutionnaires en terme de rupture épisthémologique, et auraient mérités que cette rupture soit dignement soulignée pour que cette rupture soit effectivement consommée (ce qui n'aurait en rien remis en question sa filiation avec les concepts antérieurs).

Ainsi dire comme Marx que "la religion est l'opium du peuple" est très "iconoclastiquement marketing", mais démontrer comme Durkheim que le communisme et la science sont des religions à l'instar des autres, ça c'est vraiment révolutionnaire et iconoclaste en terme de concept (Est-ce que ça dé-sacralise les religions en les ramenant à de simples philosophies morales, ou est-ce que celà consacre plutôt la politique, la raison, et même certains courants culturels, en tant que religions à l'instar des autres ? ) . Mais Durkheim ne le dit que tranquillement, sans volonté de rupture conceptuelle, et donne ainsi l'impression que les anciens concepts religieux et philosophiques sur la religion peuvent tranquillement coexister avec les nouveaux sociologiques qui s'annoncent. Alors même que ces deux mondes conceptuels sont aussi étrangers l'un à l'autre que les conceptions héliocentrique et géocentrique de l'univers.

Pour reprendre le constat sur la séparation profane-sacré, on aurait aimé que Durkheim "totémise" un peu plus sa pensée afin de la faire décoller du monde profane et vulgaire, pour lui faire rejoindre le panthéon des pensées sacrées, mais Durkheim ne joue pas à cela. Est-ce pour ne pas prendre à rebrousse poil les 80% de catholiques de l'opinion française, malmenés par le combat sur la Laïcité à l'époque de la rédaction du livre - dont une des démonstrations consiste à conforter quand même l'expression "Vox Populi, Vox Dei" ? - voir le II ci dessous, où il semble plus se préoccuper de l'écho de sa pensée dans son siècle et son pays que pour sa portée universelle-

Mais il semble que la réponse soit plus prosaïque : Durkheim est tout simplement modeste ("Nous sommes donc fondé à espérer que les résultats auxquels nous sommes parvenu peuvent nous aider à comprendre ce qu'est la religion en général."). N'oublions pas qu'il fut dépressif durant 5 ans, et que l'assurance en soi-même n'était pas son fort donc... Quel gachi ! Tu vaux bien plus que tu ne le penses mon pôôovre Emile, vas !

Donc : 

 Objet principal du livre (et méthodologie)

Si nous avons pris (la religion très archaïque) comme objet de notre recherche, c'est qu'elle nous a paru plus apte que toute autre à faire comprendre la nature religieuse de l'homme,

Pourquoi les choisir de préférence à toutes autres comme objet de notre étude ? - C'est uniquement pour des raisons de méthode.

A la base de tous les systèmes de croyances et de tous les cultes, il doit nécessairement y avoir un certain nombre de représentations fondamentales et d'attitudes rituelles qui, malgré la diversité des formes que les unes et les autres ont pu revêtir, ont partout la même signification objective et remplissent partout les mêmes fonctions.

Les religions modernes sont trop touffues, complexes, déclinées en moult raffinements ésotériques, éparpillées. Les intrications avec des cultes antérieurs, avec les superstitions locales y sont trop complexes pour y distinguer l'essentiel du subalterne.

Dans les cultes primitifs, dont nous privilégions l'étude dans un premier temps, le groupe réalise, d'une manière régulière, une uniformité intellectuelle et morale ... Le type individuel se confond presque avec le type générique ... L'accessoire, le secondaire, les développements de luxe n'y sont pas encore venus cacher le principal. La matière première des idées et des pratiques religieuses se montre donc à nu et s'offre d'elle-même à l'observation... Tout est réduit à l'indispensable, à ce sans quoi il ne saurait y avoir de religion. Mais l'indispensable, c'est aussi l'essentiel, c'est-à-dire ce qu'il nous importe avant tout de connaître ...

Les faits y sont plus simples, les rapports entre les faits y sont aussi plus apparents. Les raisons par lesquelles les hommes s'expliquent leurs actes n'ont pas encore été élaborées et dénaturées par une réflexion savante ; elles sont plus proches, plus parentes des mobiles qui ont réellement déterminé ces actes.

La religion que nous étudions plus loin est, en grande partie, étrangère à toute idée de divinité ; les forces auxquelles s'adressent les rites y sont très différentes de celles qui tiennent la première place dans nos religions modernes, et pourtant elles nous aideront à mieux comprendre ces dernières.

Objet secondaire de la recherche

Notre recherche n'intéresse pas seulement la science des religions. Toute religion, en effet, a un côté par où elle dépasse le cercle des idées proprement religieuses et, par là, l'étude des phénomènes religieux fournit un moyen de renouveler des problèmes qui, jusqu'à présent, n'ont été débattus qu'entre philosophes.

Si la philosophie et les sciences sont nées de la religion, c'est que la religion elle-même a commencé par tenir lieu de sciences et de philosophie.

Quand on analyse méthodiquement les croyances religieuses primitives, on rencontre naturellement sur son chemin les principales catégories de l'entendement (notions de temps, d'espace, de genre, de nombre, de cause, de substance, de personnalité, etc. Elles correspondent aux propriétés les plus universelles des choses). Elles sont nées dans la religion et de la religion; elles sont un produit de la pensée religieuse. C'est une constatation constante de cet ouvrage.

La conclusion générale sera que la religion est une chose éminemment sociale. Les représentations religieuses sont des représentations collectives qui expriment des réalités collectives ; les rites ne prennent naissance qu'au sein des groupes assemblés, et sont destinés à susciter ou à reproduire certains états mentaux de ces groupes.

Durkheim analyse ici longuement ce qui fait consensus social dans nos représentations collectives du monde (catégories), mais surtout les deux axes de genèse et de compréhension de ces représentations : L'empirisme et l'apriorisme. L'empirisme s'attachant à décrire une observation immédiate des choses sans explication autre que le constat des faits, qui peut varier grandement d'un individu à l'autre : Tandis que l'apriorisme se détache de l'observation brute pour en imaginer subjectivement des ressorts qui font consensus social. Pour conclure :

La théorie de la connaissance (sociologique) semble donc appelée à réunir les avantages contraires des deux théories rivales, sans en avoir les inconvénients. Elle conserve tous les principes essentiels de l'apriorisme ; mais en même temps, elle s'inspire de l'empirisme. Elle laisse à la raison symbolique son pouvoir spécifique, mais elle en rend compte, et cela sans sortir du monde observable. Elle affirme, comme réelle, la dualité de notre vie intellectuelle...

Les catégories cessent d'être considérées comme des faits premiers et inanalysables... Elles restent d'une complexité dont des analyses aussi simplistes que celles dont se contentait l'empirisme ne sauraient avoir raison. Car elles apparaissent alors comme de savants instruments de pensée, que les groupes humains ont laborieusement forgés au cours des siècles et où ils ont accumulé le meilleur de leur capital intellectuel. Toute une partie de l'histoire de l'humanité y est comme résumée...

Pour savoir de quoi sont faites ces conceptions que nous n'avons pas faites nous-mêmes, il ne saurait suffire que nous interrogions notre conscience ; C'est hors de nous qu'il faut regarder, c'est l'histoire qu'il faut observer, c'est toute une science qu'il faut instituer, science complexe, qui ne peut avancer que lentement, par un travail collectif, et à laquelle le présent ouvrage apporte, à titre d'essai, quelques fragmentaires contributions.

Sans faire de ces questions l'objet direct de notre étude, nous mettrons à profit toutes les occasions qui s'offriront à nous de saisir, à leur naissance, quelques-unes de ces notions qui, tout en étant religieuses par leurs origines, devaient néanmoins rester à la base de la mentalité humaine.

 

<<< . << . <. .Pages-paragraphes.précédents . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Pages-paragraphes.suivants. .> . >> . >>>

Retour à la pasta de mars

.