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LIVRE I

QUESTIONS PRELIMINAIRES

(Débroussaillage de l'objet d'étude et présentation de la méthodologie)

Chapitre I

Définition du phénomène religieux et des religions (en tant qu'objet d'étude)

I  : le religieux n'est pas le surnaturel

II : il n'est pas subordonné à une déité

III : relations entre tout et parties, sacré, profane

IV : la magie n'est pas religieuse

Il nous faut tout d'abord définir ce qu'il convient d'entendre par une religion; sans quoi, nous nous exposerions soit à appeler religion un système d'idées et de pratiques qui n'aurait rien de religieux, soit à passer à côté de faits religieux sans en apercevoir la véritable nature... Non pas que nous puissions songer à atteindre dès à présent les caractères profonds et vraiment explicatifs de la religion : On ne peut les déterminer qu'au terme de la recherche... mais indiquer un certain nombre de signes extérieurs, facilement perceptibles, qui permettent de reconnaître les phénomènes religieux partout où ils se rencontrent, et qui empêchent de les confondre avec d'autres.

Laissons de côté toute conception de la religion en général, considérons les religions dans leur réalité concrète et tâchons de dégager ce qu'elles peuvent avoir de commun... nous n'avons aucun droit ni aucun moyen logique d'exclure les uns pour ne retenir que les autres.

Examinons quelques-unes des définitions les plus courantes dans lesquelles les préjugés sont venus s'exprimer.

I

Le religieux n'est pas spécifiquement relié au surnaturel :

Ce qui est certain, c'est que cela n'apparaît que très tardivement dans l'histoire des religions; elle est totalement étrangère non seulement aux peuples qu'on appelle primitifs, mais aussi à tous ceux qui n'ont pas atteint un certain degré de culture intellectuelle. L'irrationnel n'est pour eux que du rationnel. Le surnaturel est une notion assez moderne du fait religieux en opposition avec la rationalité moderne. Leur rationalité englobant tout phénomène qui se présente, tout y est « naturel » en soi pour eux, même si cela apparaît comme superstitieux de l'extérieur à un esprit moderne.

Durkheim se fait même un peu chafouin en faisant remarquer que le social est ainsi mu par des lois qui échappent à la rationalisation du commun, mais qui le trouve naturellement « naturel » tel que, faisant remarquer que le rationnel concerne la physique chimie et nature, mais pas encore les sciences sociales dans l'imaginaire collectif.

« Nous pouvons d'autant mieux comprendre cette mentalité qu'elle n'a pas complètement disparu chez nous. Si le principe du déterminisme est aujourd'hui solidement établi dans les sciences physiques et naturelles, il y a ... un siècle qu'il a commencé à s'introduire dans les sciences sociales et son autorité y est encore contestée. Il n'y a qu'un petit nombre d'esprits qui soient fortement pénétrés de cette idée que les sociétés soient soumises à des lois nécessaires et constituent un règne naturel. Il s'ensuit qu'on y croit possibles de véritables miracles. On admet, par exemple, que le législateur puisse créer une institution de rien par une simple injonction de sa volonté, transformer un système social en un autre, tout comme les croyants de tant de religions admettent que la volonté divine a tiré le monde du néant, ou peut arbitrairement transmuter les êtres les uns dans les autres. Pour ce qui concerne les faits sociaux, nous avons encore une mentalité de primitifs. » Lucidité effarante, même cent ans après sa mort ! Et d'enfoncer le clou : « Et cependant, si, en matière de sociologie, tant de contemporains s'attardent encore à cette conception surannée, ce n'est pas que la vie des sociétés leur paraisse obscure et mystérieuse ; au contraire, s'ils se contentent si facilement de ces explications, s'ils s'obstinent dans ces illusions que dément sans cesse l'expérience, c'est que les faits sociaux leur semblent la chose la plus claire du monde ; C'est qu'ils n'en sentent pas l'obscurité réelle ; C'est qu'ils n'ont pas encore reconnu la nécessité de recourir aux procédés laborieux des sciences naturelles pour dissiper progressivement ces ténèbres. Le même état d'esprit se retrouve à la racine de beaucoup de croyances religieuses qui nous surprennent par leur simplisme. C'est la science, et non la religion, qui a appris aux hommes que les choses sont complexes et malaisées à comprendre. »

Digression : En sorte Durkheim nous suggère que l'irrationalité sociale humaine sur son propre fonctionnement nous apparaît le plus souvent comme parfaitement naturelle et rationnelle, comme pour le sauvage le surnaturel lui apparaît comme allant de soi. L'idée de surnaturel n'est que le pendant du décryptage rationnel des mécanismes naturels auquel le surnaturel échapperait. Mais le décryptage rationnel des mécanismes sociaux n'est pas encore assez prégnant dans nos sociétés pour nous permettre de bien considérer l'étrange décalage irrationnel de nos comportements en regard, comme "surnaturels" en soi. Il arrive d'ailleurs souvent que l'on disent que le monde marche de traviole, mais en général c'est pour souligner que nos modes de pensée sociaux "naturellement justes à priori" entrent en dérappage, qu'il faudrait recaler pour revenir à cette justesse, en fait totalement illusoire, du moins dans les mécanismes supposés de leur pertinence.

Ainsi, l'idée du mystère n'a rien d'originel. Elle n'est pas donnée à l'homme; c'est l'homme qui l'a forgée de ses propres mains en même temps que l'idée contraire. C'est pourquoi elle ne tient quelque place que dans un petit nombre de religions avancées. On ne peut donc en faire la caractéristique des phénomènes religieux sans exclure de la définition la majorité des faits à définir.

II

Les religions ne sont pas spécifiquement reliées à une divinité.

Durkheim cite maints religions athées, c'est a dire sans déité (ni même d'êtres spirituels supérieurs, elfes ou démons) : Le bouddhisme, le jaïnisme. Par ailleurs, il signale que même dans certaines religions théistes la relation aux dieux peut n'être que très accessoire : Ces derniers étant « détachés du monde ». Ainsi dans le brahmanisme : « Le Brahma trône dans son éternelle quiétude, très haut au-dessus du monde terrestre, et il ne reste plus qu'une seule personne à prendre une part active à la grande œuvre de la délivrance : C'est l'humain »... Aussi les rituels se suffisent-ils parfois en eux-même, en exonérant par là l'humain d'un quelconque rapport à son dieu, tel que dans la religion védique : Ils suscitent mécaniquement les effets qui sont leur raison d'être. Maints autres religions, y compris hébraïque, comportent ainsi un certain nombre de rituels « mécanicistes », qui ne représentent aucune intercession envers leur déité, mais font partie intégrante des dites religions : Ils se suffisent en soi. Voir même certaines mythologies ont subordonné la naissance d'une divinité à l'exécution d'un rituel par un humain (ici c'est un humain a créé la divinité par rituel interposé, et non la divinité qui a engendré le genre humain).

III

Relations entre tout et parties, sacré, profane :

Durkheim entre dans le vif du sujet en faisant remarquer qu'une religion est un ensemble de choses éparses qui forment un tout. Et plutôt que de définir le tout d'emblée, il s'attache à déterminer d'abord les éléments de base indispensables à minima pour former ce tout. Cette méthode lui permet de faire le tri entre l'essentiel et l'accessoire.

Les phénomènes religieux se rangent tout naturellement en deux catégories fondamentales : les croyances et les rites. Les premières sont des états de l'opinion, elles consistent en représentations ; les secondes sont des modes d'action déterminés. Entre ces deux classes de faits, il y a toute la différence qui sépare la pensée du mouvement.

C'est l'objet du rite qu'il faut caractériser pour pouvoir caractériser le rite lui-même. Or, c'est dans la croyance que la nature spéciale de cet objet est exprimée. On ne peut donc définir le rite qu'après avoir défini la croyance.

Toutes les croyances religieuses connues présentent un même caractère commun : elles supposent une classification des choses, ... en deux classes, deux genres opposés, séparées par deux termes distincts ... de profane et de sacré. La division du monde en deux domaines comprenant, l'un tout ce qui est sacré., l'autre tout ce qui est profane, tel est le trait distinctif de la pensée religieuse.

Mais, par choses sacrées, il ne faut pas entendre simplement ces êtres personnels que l'on appelle des dieux ou des esprits; un rocher, un arbre, une source, un caillou, une pièce de bois, une maison en un mot une chose quelconque peut être sacrée. Un rite peut avoir ce caractère. Il y a des mots, des paro­les, des formules qui ne peuvent être prononcés que par la bouche de personnages consacrés; et il y a des gestes, des mouvements qui peuvent être exécutés par tout le monde. L'étendue en est infiniment variable selon les religions. Voilà comment le bouddhisme est une religion : c'est que, à défaut de dieux, il admet l'existence de choses sacrées,...

Ce qui est caractéristique du phénomène religieux, c'est qu'il suppose toujours une division bipartite de l'univers connu ... en deux genres qui comprennent tout ce qui existe, mais qui s'excluent radicalement. Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent ; les choses profanes, celles auxquelles ces interdits s'appliquent et qui doivent rester à distance des sacrées. Les croyances religieuses sont des représentations qui expriment la nature des choses sacrées et les rapports qu'elles soutiennent soit les unes avec les autres, soit avec les choses profanes. Enfin, les rites sont des règles de conduite qui prescrivent comment l'homme doit se comporter avec les choses sacrées.

La différence entre sacré et profane n'est pas d'ordre hiérarchique comme entre maître et esclave, mais d'ordre transcendantal ou non. Les deux domaines peuvent se côtoyer et même avoir des rapports entre eux : Un souverain peut être adouber par la religion d'état par ex.. Une chose (n'importe quoi) devient sacrée par des rituels initiatiques qui déterminent son caractère sacré.

En même temps, on s'explique qu'il puisse exister des groupes de phénomènes religieux qui n'appartiennent à aucune religion constituée : c'est qu'ils ne sont pas ou ne sont plus intégrés dans un système religieux. Qu'un des cultes dont il vient d'être question parvienne à se maintenir pour des raisons spéciales alors que l'ensemble dont il faisait partie a disparu, et il ne survivra qu'à l'état désintégré. C'est ce qui est arrivé à tant de cultes agraires qui se sont survécu à eux-mêmes dans le folklore. Dans certains cas, ce n'est même pas un culte, mais une simple cérémonie, un rite particulier qui persiste sous cette forme.

IV

exclusion de la magie dans l'étude :

Durkheim exclue la magie (voyance, maraboutisme, etc.) du fait religieux, comme étant de nature duelle entre le magicien et son « client », il ne s'agit pas pour lui d'un système organisant la société dans son ensemble sur un mode religieux, mais de croyances d'ordre « privé ».

Le magicien a une clientèle, non une Église, et ses clients peuvent très bien n'avoir entre eux aucuns rapports, au point de s'ignorer les uns les autres; même les relations qu'ils ont avec lui sont généralement accidentelles et passagères ; elles sont tout à fait semblables à celles d'un malade avec son médecin. Le caractère officiel et publie dont il est parfois investi ne change rien à cette situation ; le fait qu'il fonctionne au grand jour ne l'unit pas d'une manière plus régulière et plus durable à ceux qui recourent à ses services.

De plus Durkheim fait remarquer qu'il y a une sorte d'antinomie religieuse dans la magie : la magie s'oppose le plus souvent aux religions (satanisme), elle se vit en marge de ces dernières.

La magie marque une répugnance marquée pour la religion et, en retour, l'hostilité de la seconde pour la première. La magie met une sorte de plaisir professionnel à profaner les choses saintes ; dans ses rites, elle prend le contre-pied des cérémonies religieuses. De son côté, la religion, si elle n'a pas toujours condamné et prohibé les rites magiques, les voit, en général, avec défaveur.

Là, une petite critique, Durkheim tend à prouver que la religion est un phénomène de groupe, et de fait exclut la magie du cercle de l'étude pour "phénomène individualisé", dérangeant à terme pour sa conclusion. Mais celà ne semble pas pertinent, tant ces pratiques semblent intrinsèquement liées aux systèmes religieux majoritaires collectifs. Le religieux serait ainsi le coté qui crée et entretient la "force"de cohésion sociale positive (la "mana"), mais ces pratiques plus individualisée représenterait son coté obscure ; Les forces négatives qui tendent à disloquer le collectif et les corps, opposées aux premières. On ne magnifie pas le mal dans un culte, mais il faut bien s'en prémunir mais de façon moins "voyante". Tant les sorciers que les rebouteux contiennent ainsi le "mal" tant sociétal que physiologique et mental. D'ailleurs les cultes intègrent plus ou moins certaines de ces pratiques dans l'exorcisme par exemple, voir même la confession qui relève plus d'un rapport intime entre un patient et pratitien pour expurger le mal en soi, contrairement à la "communion" collective. Mais dans les clans primitifs australiens, on retrouve le même rapport particulier aux forces obscures, où les magiciens officient en dehors des cultes totémiques mais de façon quasi officielle et même chapeautent en les chevauchant les différents cultes carrément. Nous y reviendrons le moment voulu.

Néanmoins ces pratiques « individualistes » ne manquent pas d'interroger Durkheim par rapport à d'autres cultes :

Mais si l'on fait entrer la notion d'Église dans la définition de la religion, n'en exclut-on pas du même coup les religions individuelles que l'individu institue pour lui-même et célèbre pour lui seul ? Or il n'est guère de société où il ne s'en rencontre. Chaque Ojibway, comme on le verra plus loin, a son manitou personnel qu'il se choisit lui-même et auquel il rend des devoirs religieux particuliers ; le Mélanésien des îles Banks a son tamaniu; le Romain a son genius ; le chrétien a son saint patron et son ange gardien, etc. Tous ces cultes semblent, par définition, indépendants de toute idée de groupe. Et non seulement ces religions individuelles sont très fréquentes dans l'histoire,

Restent les aspirations contemporaines vers une religion qui consisterait tout entière en états intérieurs et subjectifs et qui serait librement construite par chacun de nous. Mais si réelles qu'elles soient, elles ne sauraient affecter notre définition ; car celle-ci ne peut s'appliquer qu'à des faits acquis et réalisés, non à d'incertaines virtualités. On peut définir les religions telles qu'elles sont ou telles qu'elles ont été, non telles qu'elles tendent plus ou moins vaguement à être. Il est possible que cet individualisme religieux soit appelé à passer dans les faits ; mais pour pouvoir dire dans quelle mesure, il faudrait déjà savoir ce qu'est la religion, de quels éléments elle est faite, de quelles causes elle résulte, quelle fonction elle remplit ; toutes questions dont on ne peut préjuger la solution, tant qu'on n'a pas dépassé le seuil de la recherche. C'est seulement au terme de cette étude que nous pourrons tâcher d'anticiper l'avenir.

Nous arrivons donc à la définition suivante : « Une religion est un système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent ». Le second élément qui prend ainsi place dans notre définition n'est pas moins essentiel que le premier ; car, en montrant que l'idée de religion est inséparable de l'idée d'Église, il fait pressentir que la religion doit être une chose éminemment collective.

N.B. : il ne s'agit pas tant ici d'une définition de la religion, qui ne peut intervenir qu'en cours et/ou en fin d'étude, que d'un premier débroussaillage de l'objet sur lequel porte l'étude ici.

 

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