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II. La notion de principe ou mana totémique, et l'idée de force.

Durkheim entre ici vraiment dans le vif du sujet (enfin !... et il devient ici difficile de résumer lapidairement tant l'analyse se tient de bout en bout - un vrai régal - j'ai même dû sacrifier des exemples ethnologiques des plus intéressants, mais n'apportant rien de plus à l'analyse) :

I

Dissociation du Totem en tant que symbole d'une transcendance et de la chose le représentant :

Nous avons vu que le totémisme met au premier rang des choses qu'il reconnaît comme sacrées : les représentations figurées du totem ; ensuite viennent les animaux, les végétaux (ou autres) dont le clan porte le nom, et affiliés au-dit totem, et enfin les membres de ce clan. Puisque toutes ces choses sont sacrées au même titre, leur caractère religieux ne peut tenir à aucun des attributs particuliers qui les distinguent les unes des autres. Si telle espèce animale ou végétale est l'objet d'une crainte révérencielle, ce n'est pas en raison de ses propriétés spécifiques, puisque les membres humains du clan jouissent du même privilège, et que la simple image de cette même plante ou de ce même animal inspire un respect encore plus prononcé. Les sentiments semblables que ces choses éveillent dans les consciences, et font leur nature sacrée, ne peuvent  venir que d'un principe qui leur est commun à toutes indistinctement ... C'est à ce principe commun que s'adresse, en réalité, le culte. En d'autres termes, le totémisme est la religion, non de tels animaux, ou de tels hommes, ou de telles images, mais d'une sorte de force anonyme et impersonnelle, qui se retrouve dans chacun de ces êtres, sans pourtant se confondre avec aucun d'eux. Nul ne la possède tout entière et tous y participent. Elle est tellement indépendante des sujets particuliers en qui elle s'incarne, qu'elle les précède comme elle leur survit. Les individus meurent ; les générations passent et sont remplacées par d'autres ; mais cette force reste toujours actuelle, vivante et semblable à elle-même. Elle anime les générations d'aujourd'hui, comme elle animait celles d'hier, comme elle animera celles de demain. A prendre le mot dans un sens très large, on pourrait dire qu'elle est le dieu qu'adore chaque culte totémique. Seulement, c'est un dieu impersonnel, sans nom, sans histoire, immanent au monde, diffus dans une multitude innombrable de choses. ...

Mais en même temps qu'un aspect physique, les obligations ont un caractère moral. Quand on demande à l'indigène pourquoi il observe ses rites, il répond que les ancêtres les ont toujours observés et qu'il doit suivre leur exemple. Si donc il se comporte de telle ou telle manière avec les êtres totémiques, ce n'est pas seulement parce que les forces qui y résident sont d'un abord physiquement redoutable, c'est qu'il se sent moralement obligé de se comporter ainsi ; il a le sentiment qu'il obéit à une sorte d'impératif, qu'il remplit un devoir. Il n'a pas seulement pour les êtres sacrés de la crainte, mais du respect. D'ailleurs, le totem est la source de la vie morale du clan. Tous les êtres qui communient dans le même principe totémique se considèrent, par cela même, comme moralement liés les uns aux autres; ils ont les uns envers les autres des devoirs définis d'assistance, de vendetta, etc., et ce sont ces devoirs qui constituent la parenté. Le principe totémique est donc, en même temps qu'une force matérielle, une puissance morale : aussi verrons-nous qu'il se transforme facilement en divinité proprement dite.

Il n'y a rien là qui soit spécial au totémisme. Même dans les religions les plus avancées, toute divinité garde en soi quelque chose de cette ambiguïté, et qui ne remplisse des fonctions à la fois cosmiques et morales. En même temps qu'une discipline spirituelle, toute religion est une sorte de technique qui permet à l'homme d'affronter le monde avec plus de confiance.

II

Nature du sacré primordial :

On se demandera peut-être si, ... nous ne prêtons pas au primitif des idées qui dépassent la portée de son esprit. ... nous ne saurions dire jusqu'à quel point elle est expressément consciente, dans quelle mesure, au contraire, elle n'est qu'implicite et confusément sentie. ...

Si les différents principes totémiques auxquels s'adressent les divers clans d'une même tribu sont distincts les uns des autres, ils ne laissent pas d'être, au fond, comparables entre eux ; car ils jouent tous le même rôle dans leur sphère respective. Or, il est des sociétés qui ont eu le sentiment de cette communauté de nature et qui se sont élevées, par suite, à la notion d'une force religieuse unique dont tous les autres principes sacrés ne seraient que des modalités et qui ferait l'unité de l'univers. Et comme ces sociétés sont encore tout imprégnées de totémisme, comme elles restent engagées dans une organisation sociale qui est identique à celle des peuples australiens, il est permis de dire que le totémisme portait cette idée dans ses flancs. …

C'est ce qu'on peut observer chez un grand nombre de tribus américaines ... on retrouve chez elles « toutes les fondations du système totémique ... ». Or chez ces peuples, par-dessus tous les dieux particuliers auxquels les hommes rendent un culte, il existe une puissance éminente dont toutes les autres sont comme des formes dérivées et qu'ils appellent wakan. A cause de la situation prépondérante qui est ainsi assignée à ce principe dans le panthéon, on y a vu parfois une sorte de dieu souverain, de Jupiter ou de Jahveh, et les voyageurs ont souvent traduit wakan par «grand esprit ». C'était se méprendre gravement sur sa nature véritable. Le wakan n'est à aucun degré un être personnel : les indigènes ne se le représentent pas sous des formes déterminées. « Ils disent ... qu'ils n'ont jamais vu le wakanda ; et ne le personifie pas ». Il n'est même pas possible de le définir par des attributs et des caractères déterminés. « Aucun terme, dit Riggs, ne peut exprimer la signification du mot chez les Dakota. Il comprend tout mystère, tout pouvoir secret, toute divinité ». Tous les êtres que le Dakota révère, « la terre, les quatre vents, le soleil, la lune, les étoiles, sont des manifestations de cette vie mystérieuse et de ce pouvoir » qui circule à travers toutes choses. Tantôt il est représenté sous la forme du vent, comme un souffle qui a son siège aux quatre points cardinaux et qui meut tout : tantôt il est la voix qui se fait entendre quand le tonnerre retentit ; le soleil, la lune, les étoiles sont wakan. Mais il n'est pas d'énumération qui puisse épuiser cette notion infiniment complexe. Ce n'est pas un pouvoir défini et définissable, le pouvoir de faire ceci ou cela ; c'est le pouvoir, d'une manière absolue, sans épithète ni détermination d'aucune sorte. Les diverses puissances divines n'en sont que des manifestations particulières et des personnifications ; chacune d'elles est ce pouvoir vu sous l'un de ses multiples aspects. C'est ce qui faisait dire à un observateur que « c'est un dieu essentiellement protéimorphe, qui change d'attributs et de fonctions selon les circonstances ». Et les dieux ne sont pas les seuls êtres qu'il anime : il est le principe de tout ce qui vit, de tout ce qui agit, de tout ce qui se meut. « Toute vie est wakan. Et il en est ainsi de tout ce qui manifeste quelque pouvoir, que ce soit sous forme d'action positive, comme les vents et les nuages qui s'amoncellent, ou de résistance passive, comme le rocher sur le bord du chemin ».

Mais elle n'est pas particulière aux Indiens de l'Amérique ; c'est en Mélanésie qu'elle a été étudiée pour la première fois. ... On trouve chez ces peuples, sous le nom de mana, une notion qui est l'équivalent exact du wakan des Sioux et de l'orenda iroquois. Codrington : « Les Mélanésiens croient à l'existence d'une force absolument distincte de toute force matérielle, qui agit de toutes sortes de façons, soit pour le bien soit pour le mal, et que l'homme a le plus grand avantage à mettre sous sa main et à dominer. C'est le mana. je crois comprendre le sens que ce mot a pour les indigènes... C'est une force, une influence d'ordre immatériel et, en un certain sens, surnaturel ; mais c'est par la force physique qu'elle se révèle, ou bien par toute espèce de pouvoir et de supériorité que l'homme possède. Le mana n'est point fixé sur un objet déterminé ; il peut être amené sur toute espèce de choses... Toute la religion du Mélanésien consiste à se procurer du mana soit pour en profiter soi-même, soit pour en faire profiter autrui ». ... C'est la même impersonnalité ; car, dit Codrington, il faut se garder d'y voir une sorte d'être suprême ; une telle idée « est absolument étrangère » à la pensée mélanésienne. C'est la même ubiquité : le mana n'est situé nulle part d'une manière définie et il est partout. Toutes les formes de la vie, toutes les efficacités de l'action soit des hommes soit des êtres vivants soit des simples minéraux sont attribuées à son influence. ...

Le totem est le moyen par lequel l'individu est mis en rapports avec cette source d'énergie ; si le totem a des pouvoirs, c'est qu'il incarne du wakan. Si l'homme qui a violé les interdits qui protègent son totem est frappé par la maladie ou par la mort, c'est que la force mystérieuse à laquelle il est ainsi venu se heurter, le wakan, réagit contre lui avec une intensité proportionnelle au choc subi. …

Sur l'unité du mana (wakan , orenda ou autre) donc :

le clan garde, dans la société religieuse, une autonomie qui, pour n'être pas absolue, ne laisse pas d'être très accusée. Sans doute, en un sens, on peut dire que chaque groupe totémique n'est qu'une chapelle de l'Église tribale; mais c'est une chapelle qui jouit d'une large indépendance. Le culte qui s'y célèbre, sans former un tout qui se suffise à soi-même, n'a cependant avec les autres que des rapports extérieurs ; ils se juxtaposent sans se pénétrer ; le totem d'un clan n'est pleinement sacré que pour ce clan. Par suite, le groupe des choses qui sont affectées à chaque clan, et qui en font partie au même titre que les hommes, a la même individualité et la même autonomie. Chacun d'eux est représenté comme irréductible aux groupes similaires, comme séparé d'eux , comme constituant une sorte de règne distinct. Dans ces conditions, il ne pouvait pas venir à l'esprit que ces mondes hétérogènes ne fussent que des manifestations variées d'une seule et même force fondamentale ; on devait, au contraire, supposer qu'à chacun d'eux correspondait un mana spécifiquement différent et dont l'action ne pouvait s'étendre au delà du clan... La notion d'un mana unique et universel ne pouvait naître qu'à partir du moment où une religion de la tribu se développa par-dessus les cultes de clans et les absorba. C'est avec le sens de l'unité tribale que s'éveilla le sens de l'unité substantielle du monde. ... nous montrerons plus loin que les sociétés d'Australie connaissent déjà un culte commun à la tribu tout entière. Mais si ce culte représente la forme la plus haute des religions australiennes, il n'a pas réussi à entamer et à modifier les principes sur lesquels elles reposent : le totémisme est essentiellement une religion fédérative qui ne peut dépasser un certain degré de centralisation sans cesser d'être elle-même. …

Un fait caractéristique montre bien que telle est la raison profonde qui, en Australie, a maintenu la notion de mana dans cet état de spécialisation. Les forces proprement religieuses qui sont pensées sous la forme des totems, ne sont pas les seules avec lesquelles l'Australien se croit obligé de compter. Il y a aussi celles dont dispose plus particulièrement le magicien. Tandis que les premières sont, en principe, considérées comme salutaires et bienfaisantes, les secondes ont, avant tout, pour fonction de causer la mort et la maladie. … Un totem est toujours la chose d'un clan; au contraire, la magie est une institution tribale et même inter-tribale. Les forces magiques n'appartiennent en propre à aucune portion déterminée de la tribu. … De même, tout le monde est exposé à en sentir les effets et doit, par conséquent, chercher à s'en garantir. Ce sont des forces vagues qui ne sont attachées spécialement à aucune division sociale déterminée et qui peuvent même étendre leur action au delà de la tribu. Or il est remarquable que, chez les Arunta et les Loritja, elles sont conçues comme de simples aspects et des formes particulières d'une seule et même force, appelée Arungquiltha ou Arunkulta.« Par arùnkulta, dit Strehlow, l'indigène entend une force qui suspend brusquement la vie et amène la mort de celui en qui elle s'est introduite. » On donne ce nom aux ossements, aux pièces de bois d'où se dégagent des charmes malfaisants, aux poisons animaux ou végétaux. C'est donc très exactement un mana nocif. ... Ainsi, chez ces différents peuples, alors que les forces proprement religieuses ne parviennent pas à se défaire d'une certaine hétérogénéité, les forces magiques sont conçues comme étant toutes de même nature ; elles sont représentées aux esprits dans leur unité générique. ... comme elles planent au-dessus de l'organisation sociale, elles se meuvent dans un espace homogène et continu où elles ne rencontrent rien qui les différencie. Les autres, au contraire, étant localisées dans des cadres sociaux définis et distincts, se diversifient et se particularisent à l'image des milieux où elles sont situées.

Digression psychanalytique : Les forces négatives planent sur tout de façon indifférenciée : On pourrait avancer qu'elles sont de l'ordre de l'indifférentiation symbiotique qui induirait le mal absolu. Les cultes totémiques au contraire sont de l'ordre de la différentiation des individus en clans hétérogènes et très marqués dans leurs différentiations les uns des autres. Le principe positif de la mana est donc dans la différentiation, marquant d'ailleurs l'interdit de l'inceste interne au clan, donc aussi avec les parents génétiquement liés par le clan (l'appartenance au clan se transmettant très généralement héréditairement). N.B. : Si le clan en lui-même fonctionne de façon fusionnelle, c'est pour mieux y proscrire la reproduction fusionnelle endogame "incestueuse" en son sein. C'est ainsi d'ailleurs que le système totémique forme un tout, en liant les clans les uns aux autres par l'obligation exogame .

C'est ici que nous sommes en désaccord avec l'idée que la magie et le maraboutisme, de l'ordre de la relation personnelle entre le marabout et son "client", ne nous apparaisse pas comme étranger au phénomène totémique, c'est à dire au principe du sacré. Ce n'en est, en sorte, que la face obscure du système religieux, son antithèse sans laquelle la "thèse" n'existerait pas : Il faut séparer les choses pour éviter une fusion totale annihilatrice. Le système totémique ne peut ainsi être totalement porteur de la mana positive, si on ne garantit pas des effets pervers de la mana négative symbiotique par ailleurs, qui s'insinue partout (Freud : "il n'y a de tabou que là où il y a désir inconscient de transgression", c'est de cet inconscient dont se nourri le maraboutisme "individualisé", à priori non religieux mais qui n'est est que le coté face du coté pile).

D'ailleurs Durkheim en convient :

On voit par là combien la notion de force religieuse impersonnelle est dans le sens et dans l'esprit du totémisme australien, puisqu'elle se constitue avec netteté dès qu'il n'y a pas de cause contraire qui s'y oppose. Il est vrai que l'arungquiltha est une force purement magique. Mais, entre les forces magiques et les forces religieuses, il n'y a pas de différence de nature : elles sont même parfois désignées par un même nom en Mélanésie, le magicien et ses sortilèges ont du mana tout comme les agents et les rites du culte régulier ; le mot d'orenda, chez les Iroquois, est employé de la même manière. On peut donc légitimement inférer la nature des unes d'après celle des autres.

III

Nature du sacré primordial (suite) :

Le résultat auquel nous a conduit l'analyse précédente n'intéresse pas seulement l'histoire du totémisme, mais la genèse de la pensée religieuse en général.

... on a souvent soutenu que l'humain avait commencé par se représenter le divin sous la forme concrète d'êtres définis et personnels. Les faits ne confirment pas cette présomption. Nous venons de décrire un ensemble, systématiquement lié, de croyances religieuses que nous sommes fondé à considérer comme très primitif, et cependant nous n'y avons pas rencontré de personnalités de ce genre. Le culte proprement totémique ne s'adresse ni à tels animaux ni à telles plantes déterminées, ni même à une espèce végétale ou animale, mais à une sorte de vague puissance, dispersée à travers les choses ...

Telle est la matière première avec laquelle ont été construits les êtres de toute sorte que les religions de tous les temps ont consacrés et adorés. Les esprits, les démons, les génies, les dieux de tout degré ne sont que les formes concrètes qu'à prises cette énergie, cette « potentialité » comme l'appelle Hewitt, en s'individualisant, en se fixant sur tel objet déterminé ou sur tel point de l'espace, en se concentrant autour d'un être idéal et légendaire, mais conçu comme réel par l'imagination populaire. Un Dakota exprimait cette consubstantialité essentielle de toutes les choses sacrées : « Tout ce qui se meut s'arrête ici ou là, à un moment ou à un autre. L'oiseau qui vole s'arrête à un endroit pour faire son nid, à un autre pour se reposer de son vol. L'homme qui marche s'arrête quand il lui plaît. Il en est de même de la divinité. Le soleil, si éclatant et si magnifique, est un endroit où elle s'est arrêtée. Les arbres, les animaux en sont d'autres. L'indien pense à ces endroits et y envoie ses prières afin qu'elles atteignent la place où le dieu a stationné et qu'elles obtiennent assistance et bénédiction ». Autrement dit, le wakan (c'est lui ici) va, vient à travers le monde, et les choses sacrées sont les points où il s'est posé. ... Si le soleil, la lune, les étoiles ont été adorés, ils n'ont pas dû cet honneur à leur nature intrinsèque, ... mais à ce qu'ils ont été conçus comme participant de cette force qui, seule, confère aux choses leur caractère sacré, et qui se retrouve dans une multitude d'autres êtres, voire même les plus infimes. Si les âmes des morts ont été l'objet de rites, ce n'est pas parce qu'elles passent pour être faites d'une sorte de substance fluide et impalpable ; ce n'est pas parce qu'elles ressemblent à l'ombre projetée par un corps ou à son reflet sur la surface des eaux. La légèreté, la fluidité ne suffisent pas à conférer la sainteté ; mais elle n'ont été investies de cette dignité que dans la mesure où il y avait en elles quelque chose de cette même force, source toute de religiosité.

...pourquoi il nous a été impossible de définir la religion par l'idée de personnalités mythiques, dieux ou esprits ? C'est que cette représentation des choses religieuses n'est nullement inhérente à leur nature. Ce que nous trouvons à l'origine et à la base de la pensée religieuse, ce sont des pouvoirs indéfinis, des forces anonymes, plus ou moins nombreuses selon les sociétés, parfois même ramenées à l'unité, et dont l'impersonnalité est strictement comparable à celle des forces physiques dont les sciences de la nature étudient les manifestations. Quant aux choses sacrées particulières, elles ne sont que des formes individualisées de ce principe essentiel. ... même dans les religions où il existe des divinités avérées, il y a des rites qui possèdent une vertu efficace par eux-mêmes et indépendamment de toute intervention divine. C'est que cette force peut s'attacher aux paroles prononcées, aux gestes effectués, aussi bien qu'à des substances corporelles ; la voix, les mouvements peuvent lui servir de véhicule, et, par leur intermédiaire, elle peut produire les effets qui sont en elle, sans qu'aucun dieu ni aucun esprit lui prêtent leur concours. Même, qu'elle vienne à se concentrer éminemment dans un rite, et celui-ci deviendra, par elle, créateur de divinités. Voilà aussi pourquoi il n'y a peut-être pas de personnalité divine qui ne garde quelque chose d'impersonnel. Ceux-là même qui se la représentent le plus clairement sous une forme concrète et sensible, la pensent, en même temps, comme un pouvoir abstrait qui ne peut se définir que par la nature de son efficacité, comme une force qui se déploie dans l'espace et qui est, au moins en partie, dans chacun de ses effets. C'est le pouvoir de produire la pluie ou le vent, la moisson ou la lumière du jour ; Zeus est dans chacune des gouttes de pluie qui tombent comme Cérès dans chacune des gerbes de la moisson. ... cette efficacité est si imparfaitement déterminée que le croyant ne peut en avoir qu'une notion très indécise. C'est cette indécision qui a rendu possibles ces syncrétismes et ces dédoublements au cours desquels les dieux se sont fragmentés, démembrés, confondus de toutes les manières. Il n'est pas une religion où le mana originel, qu'il soit unique ou plural, se soit résolu tout entier en un nombre bien défini d'êtres discrets et incommunicables les uns aux autres ; chacun d'eux garde toujours comme un nimbe d'impersonnalisme qui le rend apte à entrer dans des combinaisons nouvelles, et cela non par suite d'une simple survivance, mais parce qu'il est dans la nature des forces religieuses de ne pouvoir s'individualiser complètement. ...

Ainsi, de tous côtés, la même idée tend à se faire jour (à l'époque). De plus en plus, on a l'impression que les constructions mythologiques, même les plus élémentaires, sont des produits secondaires et recouvrent un fond de croyances, à la fois plus simples et plus obscures, plus vagues et plus essentielles, qui constituent les bases solides sur lesquelles les systèmes religieux se sont édifiés. C'est ce fond primitif que nous a permis d'atteindre l'analyse du totémisme. Les divers écrivains dont nous venons de rappeler les recherches (...) n'étaient arrivés à cette conception qu'à travers des faits empruntés à des religions très diverses et dont quelques-unes même correspondent à une civilisation déjà fort avancée : telles sont, par exemple, les religions du Mexique dont s'est beaucoup servi Preuss. On pouvait donc se demander si la théorie s'appliquait également aux religions les plus simples. Mais puisqu'on ne peut descendre plus bas que le totémisme, nous ne sommes pas exposés à ce risque d'erreur et, en même temps, nous avons des chances d'avoir trouvé la notion initiale dont les idées de wakan et de mana sont dérivées : c'est la notion du principe totémique.

IV

Généralisation du principe de sacré primordial :

Mais cette notion n'est pas seulement d'une importance primordiale à cause du rôle qu'elle a joué dans le développement des idées religieuses ; elle a aussi un aspect laïc par où elle intéresse l'histoire de la pensée scientifique. C'est la première forme de la notion de force.

Le wakan joue dans le monde... le même rôle que les forces par lesquelles la science explique les divers phénomènes de la nature. ... cette nature composite lui permet précisément d'être utilisé comme un principe d'explication universelle. C'est de lui que vient toute vie ; « toute vie est wakan » ; et par ce mot de vie il faut entendre tout ce qui agit et réagit, tout ce qui meut ou est mû, aussi bien dans le règne minéral que dans le règne biologique. Le wakan, c'est la cause de tous les mouvements qui se produisent dans l'univers. Nous avons vu de même que l'orenda des Iroquois est « la cause efficiente de tous les phénomènes, et de toutes les activités qui se manifestent autour de l'homme ». C'est un pouvoir « inhérent à tous les corps, à toutes les choses ». C'est l'orenda qui fait que le vent souffle, que le soleil éclaire et échauffe la terre, que les plantes poussent, que les animaux se reproduisent, que l'homme est fort, habile, intelligent. Quand l'Iroquois dit que la vie de la nature tout entière est le produit des conflits qui s'établissent entre les orendas, inégalement intenses, des différents êtres, il ne fait qu'exprimer en son langage cette idée moderne que le monde est un système de forces qui se limitent, se contiennent et se font équilibre.

Le Mélanésien attribue au mana le même genre d'efficacité. C'est grâce à son mana qu'un homme réussit à la chasse on à la guerre, que ses jardins ont un bon rendement, que ses troupeaux prospèrent. Si la flèche atteint son but, c'est qu'elle est chargée de mana ; c'est la même raison qui fait qu'un filet prend bien le poisson, qu'un canot tient bien la mer, etc. il n'y a rien de surhumain ni de surnaturel à ce qu'un bateau navigue, à ce qu'un chasseur prenne du gibier, etc. Seulement, parmi ces événements de la vie journalière, il en est de tellement insignifiants et de si familiers qu'ils passent inaperçus : on ne les remarque pas et on n'éprouve pas le besoin d'en rendre compte. Le concept de mana ne s'applique qu'à ceux qui ont assez d'importance pour attirer la réflexion, pour éveiller un minimum d'intérêt et de curiosité ; mais ils ne sont pas merveilleux pour autant. Et ce qui est vrai du mana comme de l'orenda ou du wakan peut être dit également du principe totémique. C'est par lui que se maintient la vie des gens du clan, des animaux ou des plantes de l'espèce totémique, comme de toutes les choses qui sont classées sous le totem et qui participent de sa nature.

La notion de force est donc d'origine religieuse. C'est à la religion que la philosophie d'abord, les sciences ensuite l'ont empruntée. C'est déjà ce qu'avait pressenti Comte et c'est pourquoi il faisait de la métaphysique l'héritière de la « théologie ». ... Nous allons montrer ... que les forces religieuses sont réelles, si imparfaits que puissent être les symboles à l'aide desquels elles ont été pensées. D'où il suivra qu'il en est de même du concept de force en général.

 

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