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III

Ce qui fait l'intérêt du système de rites qui vient d'être décrit, c'est qu'on y trouve, ... tous les principes essentiels d'une grande institution religieuse qui était appelée à devenir un des fondements du culte positif dans les religions supérieures : c'est l'institution sacrificielle.

... Les travaux de Robertson Smith ont déterminé la théorie traditionnelle du sacrifice. Jusqu'à lui, on ne voyait dans le sacrifice qu'une sorte de tribut ou d'hommage... analogue à ceux que les sujets doivent à leurs princes. Il fut le premier à faire remarquer que cette explication classique ne tenait pas compte de deux caractères essentiels du rite.

Tout d'abord, c'est un repas ; ce sont des aliments qui en sont la matière. De plus, c'est un repas auquel les fidèles qui l'offrent prennent part en même temps que le dieu auquel il est offert. Certaines parties de la victime sont réservées à la divinité ; d'autres sont attribuées aux sacrifiants qui les consomment ; c'est pourquoi, dans la Bible, le sacrifice est parfois appelé un repas fait devant Yahve. Or les repas pris en commun passent, dans une multitude de sociétés, pour créer entre ceux qui y assistent un lien de parenté artificielle.

Des parents, en effet, sont des êtres qui sont naturellement faits de la même chair et du même sang. Mais l'alimentation refait sans cesse la substance de l'organisme. Une commune alimentation peut donc produire les mêmes effets qu'une commune origine. Suivant Smith, les banquets sacrificiels auraient précisément pour objet de faire communier dans une même chair le fidèle et son dieu afin de nouer entre eux un lien de parenté. De ce point de vue, le sacrifice apparaissait sous un aspect tout nouveau. Ce qui le constituait essentiellement, ce n'était plus, comme on l'avait cru si longtemps, l'acte de renoncement que le mot de sacrifice exprime d'ordinaire ; c'était, avant tout, un acte de communion alimentaire.

... Celle-ci ne résulte pas exclusivement du fait de la commensalité. L'homme ne se sanctifie pas uniquement parce qu'il s'asseoit, en quelque sorte, à la même table que le dieu, mais surtout parce que l'aliment qu'il consomme dans ce repas rituel a un caractère sacré. On a montré, en effet, comment, dans le sacrifice, toute une série d'opérations préliminaires, lustrations, onctions, prières, etc., transforment l'animal qui doit être immolé en une chose sainte, dont la sainteté se communique ensuite au fidèle qui en mange. Il n'en reste pas moins que la communion alimentaire est un des éléments essentiels du sacrifice. Or, qu'on se reporte au rite par lequel se clôturent les cérémonies de l'Intichiuma; lui aussi consiste en un acte de ce genre. L'animal totémique une fois tué, l'Alatunja et les anciens en mangent solennellement. Ils communient donc avec le principe sacré qui y réside et ils se l'assimilent. Toute la différence, c'est que, ici l'animal est sacré naturellement tandis que, d'ordinaire, il n'acquiert ce caractère qu'artificiellement au cours du sacrifice.

L'objet de cette communion est, d'ailleurs, manifeste. Tout membre d'un clan totémique porte en soi une sorte de substance mystique qui constitue la partie éminente de son être, car c'est d'elle qu'est faite son âme. C'est d'elle que lui viennent les pouvoirs qu'il s'attribue et son rôle social ; c'est par elle qu'il est une personne. Il a donc un intérêt vital à la conserver intacte, à la maintenir, autant que possible, dans un état de perpétuelle jeunesse. Malheureusement, toutes les forces, même les plus spirituelles, s'usent par l'effet du temps, si rien ne vient leur rendre l'énergie qu'elles perdent par le cours naturel des choses : il y a là une nécessité primordiale qui, comme nous le verrons, est la raison profonde du culte positif. Les gens d'un totem ne peuvent donc rester eux-mêmes que s'ils revivifient périodiquement le principe totémique qui est en eux ; et comme ce principe, ils se le représentent sous la forme d'un végétal ou d'un animal, c'est à l'espèce animale ou végétale correspondante qu'ils vont demander les forces supplémentaires dont ils ont besoin pour le renouveler et le rajeunir. Un homme du clan du Kangourou se croit, se sent être un kangourou ; c'est par cette qualité qu'il se définit ; c'est elle qui marque sa place dans la société. Pour la garder, il fait de temps en temps passer dans sa propre substance un peu de la chair de ce même animal. Quelques parcelles suffisent d'ailleurs, en vertu de la règle : la partie vaut le tout.

Mais pour que cette opération puisse produire tous les effets qu'on en attend, il importe qu'elle n'ait pas lieu à un moment quelconque. Le plus opportun est celui où la nouvelle génération vient d'arriver à son complet développement ; car c'est aussi le moment où les forces qui animent l'espèce totémique atteignent leur plein épanouissement. C'est à peine si elles viennent d'être extraites de ces riches réservoirs de vie que sont les arbres et les rochers sacrés. De plus, toute sorte de moyens ont été employés pour accroître encore leur intensité ; c'est à quoi ont servi les rites qui se sont déroulés pendant la première partie de l'Intichiuma. Au reste, par leur aspect même, les premiers produits de la récolte manifestent l'énergie qu'ils recèlent : le dieu totémique s'y affirme dans tout l'éclat de la jeunesse. C'est pourquoi, de tout temps, les prémices ont été considérés comme un aliment très sacré, réservé à des êtres très saints. Il est donc naturel que l'Australien s'en serve pour se régénérer spirituellement. Ainsi s'expliquent et la date et les circonstances de la cérémonie.

On s'étonnera peut-être qu'un aliment aussi sacré puisse être consommé par de simples profanes. Mais d'abord, il n'est pas de culte positif qui ne se meuve dans cette contradiction. Tous les êtres sacrés, en raison du caractère dont ils sont marqués, sont soustraits aux atteintes profanes ; mais d'un autre côté, ils ne serviraient à rien et manqueraient de toute raison d'être s'ils n'étaient mis en rapports avec ces mêmes fidèles qui, par ailleurs, doivent en rester respectueusement éloignés. Il n'y a pas de rite positif qui, au fond, ne constitue un véritable sacrilège ; car l'homme ne peut commercer avec les êtres sacrés sans franchir la barrière qui, normalement, doit l'en tenir séparé

Tout ce qui importe, c'est que le sacrilège soit accompli avec des précautions qui l'atténuent. Parmi celles qui sont employées, la plus usuelle consiste à ménager la transition et à n'engager que lentement et graduellement le fidèle dans le cercle des choses sacrées. Ainsi fragmenté et dilué, le sacrilège ne heurte pas violemment la conscience religieuse ; il n'est pas senti comme tel et s'évanouit. Or, c'est ce qui a lieu dans le cas qui nous occupe. Toute la série de cérémonies qui a précédé le moment où le totem est solennellement mangé a eu pour effet de sanctifier progressivement ceux qui y ont pris une part active. C'est une période essentiellement religieuse qu'ils n'ont pu traverser sans que leur état religieux se soit transformé. Les jeûnes, le contact des rochers sacrés, des churinga, les décorations totémiques, etc., leur ont peu à peu conféré un caractère qu'ils n'avaient pas antérieurement et qui leur permet d'affronter, sans profanation choquante et dangereuse, cet aliment désiré et redouté qui, en temps ordinaire, leur serait interdit.

Si l'acte par lequel un être sacré est immolé, puis mangé par ceux qui l'adorent, peut être appelé un sacrifice, le rite dont il vient d'être question a droit à la même dénomination. Au reste, ce qui en montre bien la signification, ce sont les analogies frappantes qu'il présente avec d'autres pratiques que l'on rencontre dans un grand nombre de cultes agraires. C'est, en effet, une règle très générale, même chez des peuples parvenus à un haut degré de civilisation, que les premiers produits de la récolte servent de matière à des repas rituels dont le banquet pascal est l'exemple le plus connu. Comme, d'autre part, les rites agraires sont à la base même des formes les plus élevées du culte, on voit que l'Intichiuma des sociétés australiennes est plus proche de nous qu'on ne pourrait croire d'après son apparente grossièreté.

Par une intuition de génie, Smith, sans connaître ces faits, en avait eu le pressentiment. Par une série d'ingénieuses déductions - qu'il est inutile de reproduire ici, car elles n'ont plus qu'un intérêt historique - il crut pouvoir établir que, à l'origine, l'animal immolé dans les sacrifices avait dû être considéré comme quasi divin et comme proche parent de ceux qui l'immolaient : or ces caractères sont précisément ceux par lesquels se définit l'espèce totémique. Smith en vint aussi à supposer que le totémisme avait dû connaître et pratiquer un rite tout à fait analogue à celui que nous venons d'étudier ; il penchait même à voir dans cette sorte de sacrifice la souche fondamentale de toute l'institution sacrificielle. Le sacrifice n'aurait pas été institué à l'origine pour créer entre l'homme et ses dieux un lien de parenté artificielle, mais pour entretenir et renouveler la parenté naturelle qui les unissait primitivement. ... Mais aujourd'hui, il est permis de dire que, sur un point tout au moins, la démonstration est faite : nous venons de voir, en effet, que, dans un nombre important de sociétés, le sacrifice totémique, tel que Smith le concevait, est ou a été pratiqué. ... On doit désormais regarder comme établi que la forme la plus mystique de la communion alimentaire se rencontre dès la religion la plus rudimentaire qui soit présentement connue.

 

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