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Chapitre II

I. Les éléments du sacrifice.

Quelle que puisse être l'importance du culte négatif et bien qu'il ait indirectement des effets positifs, il n'a pas sa raison d'être en lui-même ; il introduit à la vie religieuse, mais il la suppose plus qu'il ne la constitue. S'il prescrit au fidèle de fuir le monde profane, c'est pour le rapprocher du monde sacré. Jamais l'homme n'a conçu que ses devoirs envers les forces religieuses pouvaient se réduire à une simple abstention de tout commerce, il a toujours considéré qu'il soutenait avec elles des rapports positifs et bilatéraux qu'un ensemble de pratiques rituelles a pour fonction de régler et d'organiser. A ce système spécial de rites, nous donnons le nom de culte positif.

Il y a surtout une fête que ces explorateurs se sont particulièrement attachés à nous dépeindre et qui, d'ailleurs, paraît bien dominer tout le culte totémique : c'est celle que les Arunta appelleraient l'Intichiuma... (qui) voudrait dire instruire et désignerait les cérémonies ... d'initiation...

La date à laquelle a lieu l'Intichiuma dépend, en grande partie, de la saison. Il existe, en Australie centrale, deux saisons nettement tranchées : l'une, sèche, qui dure longtemps ; l'autre, pluvieuse, qui est, au contraire, très courte et souvent irrégulière. Dès que les pluies sont arrivées, les plantes sortent de terre comme par enchantement, les animaux se multiplient, et des pays qui, la veille, n'étaient que déserts stériles se recouvrent rapidement d'une faune et d'une flore luxuriantes. C'est juste au moment où la bonne saison paraît prochaine que se célèbre l'Intichiuma. Seulement, parce que la période des pluies est très variable, la date des cérémonies ne peut être fixée une fois pour toutes. Elle varie elle-même suivant les circonstances climatériques, que le chef du groupe totémique, l'Alatunja, a, seul, qualité pour apprécier : au jour qu'il juge convenable, il fait savoir à ses compagnons que le moment est arrivé.

I

Cerémonies de revitalisation de la nature

La description qui suit n'est pas essentielle à la compréhension de la démonstration, mais je ne résiste pas au charme anthropologique désuet de cette dernière (vous pouvez zapper les paragraphes en bleu foncé). Juste pour montrer aussi, s'il en était besoin, que Durkheim s'appuie sur des données extrèmement précises pour avancer dans son raisonnement :

Au jour fixé par le chef, tous les membres du groupe totémique s'assemblent au camp principal. Les hommes des autres totems se retirent à quelque distance ; car chez les Arunta, il leur est interdit d'être présents à la célébration du rite qui a tous les caractères d'une cérémonie secrète. Un individu d'un totem différent, mais de la même phratrie, peut bien être invité, par mesure gracieuse, à y assister ; mais c'est seulement en qualité de témoin. En aucun cas, il n'y peut ajouter un rôle actif.

Une fois que les gens du totem sont assemblés, ils se mettent en route, ne laissant au camp que deux ou trois d'entre eux. Tout nus, sans armes, sans aucun de leurs ornements habituels, ils s'avancent les uns derrière les autres, dans un profond silence. Leur attitude, leur démarche sont empreintes d'une gravité religieuse : c'est que l'acte auquel ils prennent part a, à leurs yeux, une exceptionnelle importance. Aussi, jusqu'à la fin de la cérémonie, sont-ils tenus d'observer un jeûne rigoureux.

Le pays qu'ils traversent est tout rempli de souvenirs laissés pas les glorieux ancêtres. Ils arrivent ainsi à un endroit où un gros bloc de quartzite est enfoncé dans le sol, avec tout autour, des petites pierres arrondies. Le bloc représente la chenille witchetty à l'état adulte. L'Alatunja, le frappe avec une sorte de petite auge en bois appelée apmara, en même temps qu'il psalmodie un chant dont l'objet est d'inviter l'animal à pondre. Il procède de même avec les pierres, qui figurent les oeufs de l'animal, et, avec l'une d'elles, il frotte l'estomac de chaque assistant. Cela fait, ils descendent tous un peu plus bas, au pied d'un rocher, également célébré dans les mythes de l'Alcheringa, à la base duquel se trouve une autre pierre qui, elle aussi, représente la chenille witchetty. L'Alatunja la frappe avec son apmara ; les gens qui l'accompagnent en font autant avec des branches de gommier qu'ils ont cueillies en route, le tout au milieu de chants qui renouvellent l'invitation précédemment adressée à l'animal. Près de dix endroits différents sont successivement visités, dont quelques-uns sont parfois situés à un mille les uns des autres. Dans chacun d'eux, au fond d'une sorte de cave ou de trou, se trouve quelque pierre qui est censée figurer la chenille witchetty sous l'un de ses aspects ou à l'une des phases de son existence, et sur chacune de ces pierres les mêmes cérémonies sont répétées.

Le sens du rite est apparent. Si l'Alatunja frappe les pierres sacrées, c'est pour en détacher de la poussière. Les grains de cette poussière très sainte sont considérés comme autant de germes de vie ; chacun d'eux contient un principe spirituel qui, en s'introduisant dans un organisme de la même espèce, y donnera naissance à un être nouveau. Les branches d'arbre dont se sont munis les assistants servent à disperser dans toutes les directions cette précieuse poussière ; elle s'en va, de tous les côtés, faire son oeuvre fécondante. Par ce moyen, on croit avoir assuré la reproduction abondante de l'espèce animale dont le clan a la garde, pour ainsi dire, et dont il dépend. Les indigènes eux-mêmes donnent du rite, cette interprétation. Ainsi, dans le clan de l'ilpirla (sorte de manne) on procède de la manière suivante. Quand le jour de l'Intichiuma est arrivé, le groupe se réunit à un endroit où se dresse une grande pierre, d'envi­ron cinq pieds de haut ; au-dessus de cette pierre, s'en élève une seconde, qui est très semblable d'aspect à la première et que d'autres, plus petites, entourent. Les unes et les autres représentent des masses de manne. L'Alatunja creuse le sol au pied de ces rocs et met au jour un churinga qui passe pour y avoir été enterré aux temps de l'Alcheringa et qui, lui aussi, constitue comme de la quintessence de manne. Il grimpe ensuite au sommet du rocher le plus élevé et le frotte d'abord avec ce churinga, puis avec les pierres les plus petites qui sont tout autour. Enfin, avec des branches d'arbre, il balaye la poussière qui s'est ainsi amassée à la surface du rocher : chacun des assistants en fait autant à tour de rôle. Or, disent Spencer et Gillen, la pensée des indigènes « est que la poussière ainsi dispersée va se poser sur les arbres mulga et y produit de la manne ». Et en effet, ces opérations sont accompagnées d'un chant que chante l'assistance et où cette idée est exprimée .

Avec des variantes, on trouve le même rite dans d'autres sociétés...

Suit une dizaine d'exemples variés de rituels de différents clans... puis :

... Dans quelques cas, on emploie, comme principe vivifiant, la substance même que l'on cherche à produire. Ainsi chez les Kaitish, au cours d'une cérémonie qui a pour but de faire de la pluie, on arrose d'eau une pierre sacrée, qui représente des héros mythiques du clan de l'Eau. Il est évident que, par ce moyen, on croit augmenter les vertus productrices de la pierre tout aussi bien qu'avec du sang, et pour les mêmes raisons. Chez les Mara, l'opérateur va puiser de l'eau dans un trou sacré, il en boit et en crache dans toutes les directions. Chez les Worgaia, quand les ignames commencent à pousser, le chef du clan de l'Igname envoie les gens de la phratrie à laquelle il n'appartient pas lui-même cueillir de ces plantes; ceux-ci lui en rapportent quelques-unes et lui demandent d'intervenir pour que l'espèce se développe bien. Il en prend une, la mord et jette les morceaux de tous les côtés. Chez les Kaitish, quand, après des rites variés que nous ne décrivons pas, une certaine graine d'herbe appelée Erlipinna est parvenue à son plein développement, le chef du totem en apporte un peu au camp des hommes et la moud entre deux pierres; on recueille pieusement la poussière ainsi obtenue, et on en place quelques grains sur les lèvres du chef qui, en soufflant, les disperse dans tous les sens, Ce contact avec la bouche du chef, qui possède une vertu sacramentaire toute spéciale, a, sans doute, pour objet de stimuler la vitalité des germes que ces grains contiennent et qui, projetés à tous les coins de l'horizon, vont communiquer aux plantes les propriétés fécondantes qu'ils possèdent.

L'efficacité de ces rites ne fait pas de doute pour l'indigène : il est convaincu qu'ils doivent produire les résultats qu'il en attend, avec une sorte de nécessité. Si l'événement trompe ses espérances, il en conclut simplement qu'ils ont été contrecarrés par les maléfices de quelque groupe hostile. En tout cas, il ne lui vient pas à l'esprit qu'un résultat favorable puisse être obtenu par d'autres moyens. Si, par hasard, la végétation pousse ou si les animaux prolifèrent avant qu'il n'ait procédé lui-même à l'Intichiuma, il suppose qu'un autre Intichiuma a été célébré, sous terre, par les âmes des ancêtres et que les vivants recueillent les bénéfices de cette cérémonie souterraine.

II

Cerémonies de revitalisation de la nature (suite) 

(idem) ...

Tel est le premier acte de la fête. 

Dans la période qui suit immédiatement, il n'y a pas de cérémonie proprement dite. Cependant, la vie religieuse reste intense : elle se manifeste par une aggravation du système ordinaire des interdits. Le caractère sacré du totem est comme renforcé : on ose moins y toucher. Alors que, en temps normal, les Arunta peuvent manger de l'animal ou de la plante qui leur sert de totem pourvu que ce soit avec modération, au lendemain de l'Intichiuma, ce droit est suspendu ; l'interdiction alimentaire est stricte et sans réserve. On croit que toute violation de cet interdit aurait pour résultat de neutraliser les heureux effets du rite et d'arrêter la croissance de l'espèce. Les gens des autres totems qui se trouvent dans la même localité ne sont pas, il est vrai, soumis à la même prohibition. Cependant, à ce moment, leur liberté est moindre qu'à l'ordinaire. Ils ne peuvent consommer l'animal totémique en un lieu quelconque, par exemple dans la brousse ; mais ils sont tenus de l'apporter au camp et c'est là seulement qu'il doit être cuit. 

Une dernière cérémonie vient mettre un terme à ces interdits extraordinaires et clore définitivement cette longue série de rites. Elle varie quelque peu suivant les clans; mais les éléments essentiels en sont partout les mêmes. Voici deux des principales formes qu'elle présente chez les Arunta. L'une se rapporte à la Chenille witchetty, l'autre au Kangourou.

Une fois que les chenilles sont arrivées à la pleine maturité et qu'elles se montrent en abondance, les gens du totem, aussi bien que les étrangers, vont en ramasser le plus possible ; puis tous rapportent au camp celles qu'ils ont trouvées et ils les font cuire jusqu'à ce qu'elles deviennent dures et cassantes. Les produits de la cuisson sont conservés dans des espèces de vaisseaux de bois appelés pitchi. La récolte des chenilles n'est possible que pendant un temps très court, car elles n'apparaissent qu'après la pluie. Quand elles commencent à devenir moins nombreuses, l'Alatunja convoque tout le monde au camp des hommes ; sur son invitation, chacun apporte sa provision. Les étrangers déposent la leur devant les gens du totem. L'Alatunja prend un de ces pitchi et, avec l'aide de ses compagnons, en moud le contenu entre deux pierres ; après, quoi, il mange un peu de la poudre ainsi obtenue, ses assistants en font autant, et le reste est remis aux gens des autres clans qui peuvent, dès lors, en disposer librement. On procède exactement de la même manière pour la provision qu'a faite l'Alatunja. A partir de ce moment, les hommes et les femmes du totem peuvent en manger, mais seulement un peu ; car s'ils dépassaient les limites permises, ils perdraient les pouvoirs nécessaires pour célébrer l'Intichiuma et l'espèce ne se reproduirait pas. Seulement, s'ils n'en mangeaient pas du tout, et surtout si, dans les circonstances que nous venons de dire, l'Alatunja s'abstenait totalement d'en manger, ils seraient frappés de la même incapacité. 

Dans le groupe totémique du Kangourou qui a son centre à Undiara, certaines des caractéristiques de la cérémonie sont marquées d'une manière plus apparente. Après que les rites que nous avons décrits sont accomplis sur le rocher sacré, les jeunes gens s'en vont chasser le kangourou et rapportent leur gibier au camp des hommes. Là, les anciens, au milieu desquels se tient l'Alatunja, mangent un peu de la chair de l'animal et, oignent avec de la graisse le corps de ceux qui ont pris part à l'Intichiuma. Le reste est partagé entre les hommes assemblés. Ensuite, les gens du totem se décorent de dessins totémiques et la nuit se passe en chants qui rappellent les exploits accomplis au temps de l'Acheringa par les hommes et les animaux kangourous. Le lendemain, les jeunes gens retournent chasser dans la forêt, en rapportent un plus grand nombre de kangourous que la première fois et la cérémonie de la veille recommence.

Avec des variantes de détails, on trouve le même rite dans d'autres clans arunta... (autres descriptions)

  

 

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